1o Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur lâcher leur armée de Sicile;

2o Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII qui est tué) va paralyser l'Angleterre;

3o Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en Espagne, tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire Régent.

Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit leur petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février. Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin! Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en novembre! et quand tout est fini.

Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui, véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui avait été terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux nôtres, prendre au besoin nos petits Richelieu.

On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000 de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce n'était pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au roi de chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, rentrât à son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût plus que la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard possible, trop tard, devant l'ennemi.

Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.

On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie, Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.

Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux. On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait contre nous, et les envoyait en Bretagne.

Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à peine un moment.