Le laquais. Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance, son laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours du jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En homme intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui la différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après, il avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après il était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.

La brocanteuse. Un jour entra chez Law une bonne femme de province, une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie. C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait fait des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de régiment) avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se disant noble, avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de Saint-Cyr, et la protection de Versailles. Depuis, les deux associés, travaillant à Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle vient. On ne veut la payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient 60 pour 100. Cette femme courageuse accepta, sachant ou devinant le nouveau miracle de Law, qui décupla la valeur des billets. Elle eut en un mois six millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils voulaient lui disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont Law amusa le Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru, quand personne ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.»

Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors, quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, la bonne mère des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain.

Les belles agioteuses. L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes de Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames intrépides, pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se saisissaient du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces moments d'ivresse où un coup de fortune trouble la tête, elles échangeaient vivement l'amour contre le portefeuille.

La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné l'essor. Ses actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes, nées de quelques mois, étaient nommées les mères, celles d'après les filles, les récentes les petites filles. Pour avoir une petite fille, il fallait présenter et des filles et des mères, pas moins de quatre mères. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et se trouvait payé en filles; il avait une mère et plusieurs.

Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises, la mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert, je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les dames devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à couvert. Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un Français tout aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu, idiot. Bref, il ne voit plus goutte, se laisse enlever son million. Les belles et le million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a jamais su où.

Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques, atroces. Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au désespoir par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait le quitter, tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne trouva rien et s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint trop riche pour être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa lugubre figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était.

L'entremetteuse. Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie, un livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour relever le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences obscènes? J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les chansons de l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que l'ex-religieuse, avec sa grâce et sa finesse, son expérience (elle n'était pas loin de 40 ans), avait le mérite spécial d'une infinie complaisance en amour. Elle en savait beaucoup. On pensait qu'avec elle il y avait toujours à apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke, vrais gourmets, aimaient ce fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens de Dubois, lui faisant croire que son salon, agréable aux Jésuites, avancerait l'affaire du chapeau. Par lui, par d'Argenson, elle avait des secrets de Bourse. Elle jouait les fonds que Bolingbroke avait la simplicité de lui confier. Mais pour ne pas descendre à la rue Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de la Fresnaye. Il était sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait croire qu'elle l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces deux derniers. À Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la Fresnaye. Celui-ci, furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la gorge chez elle et inonda tout de son sang.

Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir. Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre, d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa sœur, qui avait les mêmes dons, furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard celles des trois fameuses sœurs avec le roi. Mais le maquerellage politique ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe. Ils corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils corrompirent jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le Prétendant, pour accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise. Enfin, faut-il le dire? le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!

Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer sa grande œuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin, pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre solide au chapeau.