La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de cœur, de système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité à cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il est vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres, malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait de tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce semble, beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au but en employant tout franchement la compagnie du Savoyard.
Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du Dauphiné.
La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.
Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, le Savoyard? C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté physique propre à ces fortes races qu'on croirait innocentes,—en réalité, prêtes à tout.
Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur que porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires, n'ayant ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en vous cassant les reins.
C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais pas doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il avait sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint frotteur, porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête, économe, à ce point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait pour associé un homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il en trouva un plus que grave, un habit noir, étonnamment sérieux. C'était ce Bordelais qui avait tué son père. Les associés s'associèrent deux fripons, un Dauphinois qui prétendait avoir une manufacture de savon, et un M. Bombarda, trésorier du trésor vide de l'électeur de Bavière, usurier enrichi de la ruine de son maître. Je passe toutes les autres vertus des quatre associés qui se chargèrent de la grande entreprise, corrompre la vertu de Dubois.
Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, à emplir la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement que, dans l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant d'avoir de gros billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon Savoyard Chambéry, simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour cinq millions en portefeuille, et, comme il eût porté un panier de pêches ou de fraises, il alla jovialement porter à Dubois cette primeur. Dubois se mit à rire. Il était besogneux pour son affaire de Rome. Il savait les Romains sensibles aux friandises. Il fut tenté pour eux. Il songeait bien aussi que le million anglais, après tout, n'était qu'un million, et que le bonhomme, au contraire, en ce premier payement, ouvrait à deux battants l'infini du Mississipi. Tout cela l'amollit. Il sentit son cœur. Qui n'en a? Le plus farouche homme d'État a son jour d'attendrissement. Il eut certain retour pour Law,—qui sait? reconnut la Tencin?
Le vampire. Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son inaction. Mais pour que le Système vainquît décidément et supprimât l'Anti-système, il fallait davantage; il fallait acheter l'action énergique et directe, la férocité de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort cher en 1718, fut énormément cher en 1719, ayant alors une maîtresse terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond.
Lui, il n'était qu'une bête de proie, un brutal chien de meute, violent, mais aveugle et borné. Il pouvait happer des morceaux, terres, pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si bien fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre lui donna huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il était alors mené par un esprit (vampire? harpie?), un être fantastique, insatiablement avide et cruellement impitoyable, qui, six années durant, aspira notre sang.
Elle semblait née de la famine, des jeûnes que son père, le fournisseur Pléneuf, fit aux armées, aux hôpitaux. Déjà grande, elle eut pour éducation la ruine. Pléneuf, trop bien connu, se sauva à Turin. Sa mère, belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui, n'étant pas jaloux, la partageaient en frères. On parvint à marier la fille à un homme qui prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade nécessiteuse où elle eut les souffrances du pauvre honteux qui doit représenter. Elle devint demi-italienne, grâce, finesse et séduction,—au dedans vrai caillou, l'altération du torrent sec en août, ou d'un vieil usurier de Gênes.