Mesure étrange, hardie, mais d'exécution difficile, qu'on ne pouvait maintenir.

Mais, quoi qu'il en pût être de l'avenir, elle eut pour le moment un effet violent pour les réaliseurs, les rendit furieux. Leur or ne pouvait ni sortir de France (on l'avait vu par Duverney), ni s'employer aisément en achats, sinon avec grande perte; on hésitait à recevoir ces métaux dangereux qui bientôt ne serviraient plus.

Les riches du Système, gorgés par lui, en devinrent les plus cruels ennemis, ardents apôtres de la baisse, outrageux insulteurs de Law et du papier. Dans leurs orgies, ne pouvant brûler l'homme, ils brûlaient des billets, pour bien convaincre le public que ce n'étaient que des chiffons.

Leur espoir le plus doux, c'était que le Parlement, qui, dès août 1718, eût voulu déjà pendre Law, effectuerait enfin ce vœu, prendrait son temps et, par un jour d'émeute, ferait brusquement son procès. Ces magistrats haïssaient Law, et pour le mal et pour le bien. Il était le monde nouveau qui les sortait de toutes leurs idées. Aux plus dévots d'entre eux, il semblait l'Antichrist. Tous trouvaient fort mauvais que le grand novateur touchât à la vénalité des charges, qu'il parlât de supprimer cette justice patrimoniale, où le droit souverain de vie, de mort, la robe rouge, passait par héritage, échange, achat, legs, dot. Petit fonds, de fort revenu pour qui savait, de certaine manière, le rendre fructueux.

L'austérité de quelques-uns n'empêchait pas le corps d'être détestable, d'orgueil borné et d'inepte routine, bas pour les grands, cruel aux petits, très-obstiné pour la torture, pour toute vieille barbarie. Le fisc, le règne de l'argent à son début sous Henri IV, avait consacré ce bel ordre. Ici, l'homme d'argent, Law, eût voulu le supprimer. De là duel à mort, où l'on croyait que Law serait fortement appuyé par l'ennemi personnel du Parlement, M. le Duc, qui avait tant aidé à le briser en 1718. En mars 1720, M. le Duc, Conti, ont sur cela changé d'opinion. L'abolition de l'or les blesse trop. Ils se vengent de Law en défendant le Parlement (ms. Buvat, 2, 221). S'étant garni les mains, ils s'en détachent, flattent le public à ses dépens. On se dit que cet homme, abandonné des princes, ne peut durer, qu'actions et billets, tout cela va tomber. Ce qui fait justement que d'autant plus ils tombent. La baisse se précipite.

C'est le moment où Blount, à Londres, a présenté son plan aux Chambres. Heureuse chance pour lui. Il leur montre Paris en baisse, la ruine imminente de Law. L'enthousiasme des Communes, l'approbation des Lords accueillent le bill présenté, qu'on votera le 3 avril. Déjà on prépare tout dans l'Alley-change. C'est son tour. La fortune riante lui montre le visage, le dos à la rue Quincampoix.

Souvent, aux funérailles antiques, on décorait les morts de couronnes de fleurs. C'est ce que le Régent fait pour Law. Il lui donne le titre de Surintendant des finances que n'a pas eu Colbert. Titre funèbre; c'est celui de Fouquet.

La rue Quincampoix, de plus en plus tragique, ne montrait que des visages pâles. Plus d'un désespéré, sous le coup du matin, rêvait le suicide du soir. La Seine ne roulait que noyés.

Mais tous ne se résignaient pas. Les gens de qualité cherchaient des querelles d'Allemand aux joueurs plus heureux, et faisaient appel à l'épée. On était averti qu'ils avaient formé un complot pour faire d'ensemble une grande charge sur la foule, enlever tous les portefeuilles. On décida la fermeture prochaine de la rue Quincampoix, désormais d'ailleurs odieuse, n'étant plus que le champ des spéculations de la baisse.

À l'avant-dernier jour, le jeune Horn (si emporté, qu'on a vu faire la guerre aux morts), ayant eu connaissance sans doute de cet arrêt de fermeture qui allait être publié, veut jouer de son reste, refaire de l'argent à tout prix. Avec deux scélérats, il raccroche un agioteur, l'attire au cabaret avec son portefeuille et le poignarde. Arrêté, il sourit. Il prétend qu'on l'a attiré, attaqué, qu'il s'est défendu. Il croyait fermement qu'on ne pousserait pas la chose; que, parent de Madame et par conséquent du Régent, il n'avait rien à craindre. En effet, le lieutenant criminel alla prendre l'ordre du Régent. Déjà il était entouré des plus vives supplications des seigneurs, des princes étrangers. Mais il y avait grand danger à faiblir. Vingt ou trente mille étrangers étaient ici, beaucoup ruinés, désespérés et prêts à tout, beaucoup suspects et mal connus, rôdeurs sinistres qui viennent toujours flairer autour des grandes foules. Nombre de crimes se faisaient avec une exécrable audace. Et cette police, si terrible pour les enlèvements, n'empêchait nul assassinat. Le matin, on trouvait aux bornes des bras et des jambes, étalés sans cérémonie. En une fois, vingt-sept corps d'assassinés (hommes, femmes, pêle-mêle) se pêchent aux filets de Saint-Cloud. Hors de Paris, de même. Quatre officiers, braves, armés jusqu'aux dents, sont, dans la forêt d'Orléans, attaqués, entourés, et, après un combat, définitivement massacrés. La nuit même qui suivit le jugement de Horn, on trouva, près du Temple, un carrosse versé, sans chevaux, et dedans une pauvre dame qu'on avait à loisir, coupée, détaillée en morceaux.