Le Régent était si peu rassuré, qu'en février déjà il avait augmenté de cinquante hommes chaque compagnie du régiment des gardes. Il fut sévère pour Horn, plus qu'on ne l'eût pensé. On eut beau lui représenter que le coupable lui tenait à lui-même, tenait à l'Empereur, à je ne sais combien de princes d'Empire, qu'on devait épargner cette tache à tant d'illustres familles, à toute la noblesse européenne, qui en souffrirait tellement dans son honneur et dans ses priviléges. On donna de l'argent, on pria, on menaça presque. On eût voulu obtenir au moins la décapitation secrète dans une cour de la Bastille, l'échafaud de Biron. Le Régent, tellement pressé, trouva un mot, qui reste: «C'est le crime qui fait la honte, non l'échafaud.» Puis il se sauva à Saint-Cloud.

Horn, pris le 22 mars, fut, le 26, exécuté, rompu, et en pleine Grève, à la stupéfaction de tous. Grave, très-grave événement, qu'on n'eût jamais vu sous Louis XIV. Remarquable victoire de la moralité moderne, de la loi inflexible contre le privilége et l'injustice antique, contre les élus impeccables, «prolongement de la divinité.» Tous responsables et jugés par leurs faits. Pour tous, l'égalité du glaive.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XV

LAW ÉCRASÉ.—VICTOIRE DE LA BOURSE DE LONDRES
Mai 1720

Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère), pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.

Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai, sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'Unigenitus par nos évêques opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse. C'est la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux insurgés bretons (4 avril 1720).

Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès ecclésiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du renouvellement de la persécution des protestants dans le Midi. Les curés reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé Mignot dragonna une fille obstinée dans sa foi. Il appela des soldats à son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes, cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillèrent si bien qu'elle en mourut huit jours après.

Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa grandeur, pour Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement, l'ivresse effarée du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13 mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevêque de Paris. Là, Dubois avait réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente évêques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de Rome. En échange, Dubois eut à l'instant les bulles de l'archevêché de Cambrai.

Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez de peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal, de bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses lapsus, ses fureurs, ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent. L'assistance riait à mourir.

Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner des missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit fort, ne croyait pas en Dieu, etc.