Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire mettre en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait réellement et la faisait agir.

Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles, et en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya avec (outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents émigrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des nègres, ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos vagabonds (ms. Buvat, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police s'obstine à ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume éclatant (bandouillers du Mississipi). Pour faire plus de scandale, outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes! des servantes qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de dix ans, des gens établis, de notables bourgeois. Ils en font tant que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant une commission du Parlement court les prisons, délivre les pauvres enlevés, s'apitoie sur leur sort, déplore la tyrannie de Law.

Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on embarque des troupeaux humains.

Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de points, il s'élance dans un nouveau rêve,—celui-ci vraiment analogue à ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le travailleur, elle livrera directement la marchandise à très-bas prix. Déjà il avait fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie de neuf cents horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau dans son château de Tancarville pour la fabrique des étoffes et la confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme, Van Robais, qui aurait habillé le peuple presque pour rien. Law voulait le nourrir lui-même. Il achète des bœufs à Poissy. Il tue, détaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les oblige de vendre de même.

Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on mit dans le Mercure. Mais les oreilles étaient bouchées par les grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et qu'on pouvait frapper. La dernière lettre est du 18. Le 21, ils saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.

Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs terres. Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre. Saint-Simon est bien étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si prudent, heureux qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer contre le Système la machine qui le mit à terre. À qui sert-elle, cette machine? À Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de Londres, montrée par d'Argenson, mais poussée victorieusement par l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84).

«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter, ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de moitié?»

Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la précipiter, cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en faisant moins de bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complète.

Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstinés, espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez plus.»

Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et Dubois appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à faire? Rien, que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte, accablés, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien, ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des affaires, on ne perdrait cœur tout à fait. Du reste, qui avait amené cette triste nécessité? n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à adoucir des maux dont il n'était pas innocent. L'édit, fort insidieusement, commençait par un hymne à la gloire du Système; bon moyen pour faire croire que Law était auteur, rédacteur de cette pièce. Ce fut exactement comme aux enlèvements pour le Mississipi. On s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le perdait.