Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste, traitèrent avec M. le Duc.

Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de son côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église.

Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de toutes les ordonnances du dernier règne. M. le Duc devait le promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus, secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de mort, comme relaps, tous les protestants.

Chantilly n'était guère dévot. Les sœurs de M. le Duc, galantes et fort légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du clergé. Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (curé de Courdimanche). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi une fille de George, chef des protestants de l'Europe.

Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un homme ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un siècle de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait: «Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour les affaires bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que celui de secrétaire des commandements de M. le Duc.

Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et il en avait gardé la tradition violente. Les quatre frères (aubergistes des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils rendent à Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre armée par dessus les Alpes. Leur probité vaillante les fait commanditer par l'habile Samuel Bernard[2], qui les met en avant dans les scabreuses affaires des Vivres. Chaque printemps l'armée à l'étourdie, mal pourvue, entrait en campagne. Chaque année elle était sauvée, nourrie, grâce aux Pâris, par un coup révolutionnaire, miracle d'argent, d'énergie. L'homme d'exécution était ce Pâris Duverney, toujours sur la frontière, et souvent entre les armées, déguisé pour mieux voir. Il payait comptant, sec et fort, donc était adoré des marchands, et suivi. Il trouvait tout ce qu'il voulait. Une fois, pour l'armée de Villars, il fit sortir de terre 40,000 chevaux à la fois. Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix du monde, appartient à Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le transporta, le nourrit.

De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été de pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit encore dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, ses rêves. Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons même révolutionnaire.

Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de brusques changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, grisée. Elle le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-là mise aux intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux essais de politique hardie où va sombrer demain cette fortune à peine élevée.

J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une haute éducation (sur laquelle spéculait sa mère) l'avaient aigrie, envenimée. Au retour de Turin, où elle avait langui avec M. de Prie, un famélique ambassadeur, elle fut produite ici par une habile agioteuse, madame de Verrue[3], qui y trouva son compte. Elle avait l'attrait diabolique que Satan donne à ses élus. Elle était enjouée, et tout à coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis brusquement hardie. Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose d'égaré. Madame de Verrue (comme elle, à moitié italienne), connaisseuse en beauté, y vit une sibylle de Salvator.

D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au centre de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où elle nous regarde de face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa plénitude. Ce n'est plus la fine Italienne, mais la forte beauté romaine. Est-ce Agrippine ou Messaline? L'une et l'autre, peut-être, avec un vide immense que l'or n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? les vices mâles, fureur et vengeance? les grands bouleversements? ou Vénus furieuse, l'extermination du plaisir?