«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable rien.

C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds, d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs) souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur des tailles, il était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille, fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez les Jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un aimable ignorant.

Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet donna Fleury, pour sa belle figure le fit aumônier de la reine, plus tard un de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orléans, pour soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il n'était cependant que diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il ne s'y décida qu'à trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque Harlay, la nuit, courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et légère. Pucelles, le fameux janséniste, homme violent, mais très-véridique, a toujours affirmé qu'alors jeunes tous deux ils avaient même maîtresse par économie.

Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France, Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. Il signait: «Évêque de Fréjus, par l'indignation divine

Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de la France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury alla à eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait à Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, une très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'œil à tous ses actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, certain Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue de Paris) le séminaire Saint-Nicolas. C'était un cuistre, un mouchard et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au crime. Quand on viola Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frémit elle-même, mais n'osa reculer, se voyant regardée par une autre police, ce sauvage et cruel Pollet.

Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au plus haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est tout l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. Ce ne fut qu'au dernier moment, dans le funèbre Codicille, que, gagné de gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier cette dernière obéissance.

Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de l'Histoire ecclésiastique. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait été sous-précepteur du Duc de Bourgogne. Et le lecteur du même prince, l'abbé Vittement (l'honneur et la probité même) se trouvait être instituteur du petit Roi, lui apprenait à lire.

L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite bande, fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: «Je veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, n'étaient que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû conserver ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et le sage instituteur Vittement, que l'enfant écoutait assez. Loin de là, quand l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il écarta justement ces deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur privilège de confesser le Roi. Le P. Linières fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury vraiment demeura seul.

Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant rien, il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'Alexandre de Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet resta six mois à la même page (Arg.).

Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la porte (Marais). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même était désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où l'enfant Roi avait à dire un mot.