Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot (que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et cela sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on faisait le premier ministre.
Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même.
Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa lignée fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'État, il les remplit de jansénistes. Par son petit parent, l'espiègle Maurepas (le chansonnier farceur), il avait la marine, les galères et les bagnes des forçats protestants.
La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. Il voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. Il était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans les profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas, bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et souffert comme un Triboulet.
Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, juin 1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de là. Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, pactise avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (Saint-Simon). Son parti a déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il prend la royauté.
M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. Mais le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, Fleury. Avec le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de son côté, n'avait qu'à obéir.
Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, qu'on appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le vieux Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, très-faible au fond, ne fut qu'un comparse bavard.
Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une bonne demi-heure, il donnait les grâces et les places, tout ce qui fait aimer (Villars). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury s'en allait tout doucement.
Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se précipiter, «et passer comme un feu de paille» (Argenson), en laissant à Fleury le terrain nettoyé.
Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?