«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel de Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation fût grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on lui brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus. Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu! donnez-moi la patience.»

Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires «la permission de donner un coup de tranchoir aux jointures,» ce qui fut refusé d'abord «pour le faire souffrir davantage.» (Barbier, VI, 507.) Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames, qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit de trancher. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule.

Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).

Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (Barbier, VI, 508).

Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne, qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, nos 156-157.)

Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des pensions du Roi (Barbier). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont le fils deviendra plus tard chancelier.

Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès dans l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, écourté, avec un précis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les historiens ont religieusement copié.

Les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en ce volume du greffier, quoique mutilé, m'ont permis de refaire cette vie selon la vérité. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien plus complets sans doute. Quand je commençai ces études aux Archives, il y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en main les registres du Parlement au Palais de justice (où ils étaient alors), me mena au coin d'un grenier, me dit: «Voici tout ce qui reste du procès,» et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise du patient qu'on avait conservée. Pour les registres, rien. Les feuilles, à cette place, étaient brutalement arrachées.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XX

FRÉDÉRIC—ROSBACH
1757