Napoléon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine, n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses opérations par ses règles générales de géométrie militaire, il se garde de rappeler les circonstances très-spéciales où fut le roi de Prusse. Il affirme hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui préparait la guerre depuis douze ans, fut prise à l'imprévu. Il voudrait faire accroire qu'elle était inférieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses Croates, les régiments frontières, la machine créée par Eugène. Surprenante ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord reconnaître la chose énorme et capitale, c'est que l'Autriche, la France et la Russie, dans leurs cent millions d'hommes, avaient un grand fonds naturel, qu'au contraire Frédéric (si petit! quatre millions d'hommes), n'opérait qu'avec une force absolument artificielle, une épée forgée de vingt pièces, l'armée soi-disant prussienne, mais créée de toute nation. Œuvre d'art qu'on ne vit jamais et que n'ont plus offert les armées de la Prusse.

Cette armée, ce monstre admirable, eut l'unité passive dans une discipline terrible, mais l'unité active, la puissance et l'élan dans la grande âme qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant elle, lui donnait l'étincelle dans l'éclair bleu de son regard.

Fut-il le conducteur heureux d'une armée nationale, homogène, inspirée et brûlante (comme fut notre armée d'Italie), d'une armée lancée des hauteurs de la Révolution, qui roule à la victoire par une irrésistible pente? Point du tout.

Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel brigandage, le tyran redouté près duquel tous cherchaient la liberté du crime.

L'armée de Frédéric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa discipline excessive, elle fut soutenue par l'idée, confuse, mais très-haute, de son grand Esprit:

L'Esprit guerrier, vainqueur, et si grand de lui-même que vaincu il ne baissait pas;

L'Esprit défenseur et sauveur (quelque français qu'il fût), sauveur de la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, hongro-croate, etc.

Plus, ce qui est plus haut, le vrai Roi des Esprits celui vers qui les penseurs libres, de tous les côtés de l'Europe, se tournent et regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part Euler, plus tard Kant et Lessing, Herder, Gœthe, la jeune Allemagne. Revenant à sa langue, elle eut pourtant sa source, son nerf en l'héroïsme de la guerre de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la Baltique, forgea l'homme de fer de la force immuable, c'est que, dans l'action, sous le poids de l'Europe, un homme avait montré le granit et le fer de l'invincible volonté.

Chose bizarre, il était né plutôt pour les arts de la paix et ne semblait pas avoir le tempérament militaire. Le fonds de Frédéric, comme on l'a très-bien dit, c'était l'homme de lettres. Spectacle surprenant de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou jusqu'à trente ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de Westphalie, dans les neiges des monts de Bohême, dans ces batailles affreuses de décembre et janvier, ne connaissant hiver, ni été, ni repos.

En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit souvenu à ce point des devoirs du roi, «le premier serviteur de l'État (ce sont ses paroles).» Il voulait l'impossible. Dans son zèle inquiet, il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des années entières, suivre une enquête sur un minime procès de paysan, avec une passion, un acharnement de justice, à vrai dire, sans exemple. Il recevait les réclamants, il les faisait chercher et les encourageait. Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il était sérieux, les consolait, leur expliquait la dure fatalité d'un gouvernement en péril (entre Russie, France et Autriche), pressé dans un étau entre les trois géants.