Que de coups l'accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait coûté son ami, un jeune élève aimé, créé de sa pensée. Il quitta le service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voilà gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes, gelées à la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela, poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore par-dessus ces maux!
Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de cœur. Il va, vient, court, à Paris, à Versailles. Il intéresse les puissants à la publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine elle-même. À ce moment où il entrait en cour, s'agitait tellement, il a du temps pour le malade.
Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de cette mansarde derrière l'École de médecine. Plusieurs en profitaient; le jeune, l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'âpre chef des batailles parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. «Je l'ai vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes, et le plus tranquille.»
Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d'une famille catholique (avec une mère très-dévote, une sœur carmélite, etc.), d'autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe (anti-chrétien) de l'action, du bon emploi des passions, était-il combattu, avait-il des agitations? Souffrait-il d'être double ainsi? Rien ne l'indique. Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume des exercices de jeune homme, qu'il eût mieux valu supprimer et qui le feraient croire chrétien, donc opposé à sa propre doctrine. Un morceau vigoureux écrit de main de maître, et certes dans son âge de force (l'Imitation des pensées de Pascal), dément entièrement cette idée. Il est d'un parfait voltairien.
Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a raconté de sa mort. Voltaire alors n'était pas à Paris, mais il y fut présent par son alter ego, l'excellent d'Argental, le même qui avait assisté mademoiselle Lecouvreur. Un Jésuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit après son départ les vers de Bajazet:
... Cet esclave est venu.
Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.
Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.
On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste contre le raisonnement l'autorité du sentiment, de la nature, du cœur, est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, très-grande différence, il est bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de Job, dans ces infirmités déplorables, cette destruction, il gémit, il est vrai, se plaint... des maux d'autrui.
Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir, pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu'il n'avait pas vu au Midi.
Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le grand torrent, le monde et la foule affairée. Mais de côté et d'autre, aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants, muets, étouffant leur douleur. C'est à eux qu'il voudrait aller, eux qu'il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint de les blesser; il les laisse passer à regret.