Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excès des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et par ses écrits.

Voltaire, les recevant (1744), lui écrit: «Beau génie, j'ai lu, j'ai admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous m'affermissez...»

À 30 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de concentration stoïque, dans l'enivrement d'énergie où le jeta la lecture de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il était alors: stoïcien à lier, désirant un malheur pour s'assurer de sa force intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui de la force expansive qui dit: À tout prix l'action.

Là il est justement l'opposé de Pascal et du christianisme, de la morale d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les passions comme aiguillons puissants de notre force active.

D'autres aussi, non moins anti-chrétiens, admettent la passion, mais l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degré pour s'élever, un escalier qui monte à la grandeur, aux nobles résultats qui serviront le genre humain.

Cette forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l'orateur), en écrivant à Vauvenargues (du même âge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutôt qu'en frère. Il l'appelle: «Mon maître.» Ce qui surprend bien plus, c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs, nul n'ait ri de la vie recueillie, des mœurs graves et pures de ce singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que du respect.

Écoutons-le: «Blâmer l'activité, c'est blâmer la nature. Le présent nous échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant. Il faut marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent... L'activité qui détruit le présent, le rappelle et le reproduit.» (II, 94, éd. 1757.)

Et ailleurs, ce mot si fécond: «Agir n'est autre chose que produire. Qui condamne l'activité, condamne la fécondité. Chaque action est un nouvel être qui commence ce qui n'était pas.»

Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à l'armée. Il languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il se dit: «C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et par ses sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé d'étendre au dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une manière inconnue aux esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et marchent en dormant, ces derniers ne connaissent pas cette suite impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vif sentiment dans le cœur des hommes profonds.»

Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme souveraine sait et lancer et retenir le char, créer à l'action refoulée le champ illimité de l'activité intérieure,—qu'elle peut dire au monde: «Je suis un monde aussi.»