«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.

Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses Essais, ses vues sur l'action, Diderot publia ses Pensées, où il dit un mot admirable. Il demande que Dieu ait sa libre action, qu'il sorte de la captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, remette en tout la vie divine:

«Élargissez Dieu!»

Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à ce mot: «Dieu le veut.»

«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est impie.—Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire concurrence à Dieu.—Et la médecine? défiance et défaut de résignation, l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.»

Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais, coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers l'espace et le temps, il fallait écarter le Dieu faux d'inertie,—affranchir le Dieu mouvement.

Après la longue mort des trente années dernières du règne de Louis XIV, il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. Dieu s'élargit, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. Des lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint force vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent monter.

Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux réclamèrent, dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux (Peyssonnel). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, dirent aimer et avoir des sexes (Vaillant).

Les insectes (par Réaumur) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son art.

Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, va montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant vers chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle fonction.