Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au XVIIIe siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, et qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces simples, ces innocents, pour lui, c'est s'élargir, reprendre sa libre action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les sophistes, ces impies, l'avaient exilé.

Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant d'êtres, hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est beau, grand! Dieu partout?

Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces forces délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de vivre de la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de les gêner par un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint pas, s'efface.—Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le grand Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné ou voilé.

Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!

Qui aime à ce point toute chose,—par l'amour de la vie locale,—perdra le sentiment de l'Unité centrale.

En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour qui liait toute chose.

Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement de la vie!...

Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,—hélas! l'animal monde, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute profonde va-t-il tomber, cher Diderot!

Ses Pensées sont brûlées (1746).—Sa Lettre sur les aveugles (1749) le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.

De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette tour, malgré la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y ont passé. Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois, nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.»