Note 38: Si on ne va pas à Versailles, on peut consulter les plans de Blondel et les excellents catalogues de M. Soulié, l'homme à coup sûr du monde qui connaît le mieux ce palais, en tous ses âges, en sa vie historique, anecdotique, etc. Je n'aurais jamais pu bien comprendre les localités sans les lumineuses explications de M. Soulié. Il serait bien à désirer qu'il publiât l'inestimable collection qu'il a préparée des plans de Versailles depuis le XVIe siècle.—Blondel, en 1755, étant en présence des choses et des personnes, est extrêmement prudent: 1o il fait semblant de croire que ce sont deux appartements. Visiblement, il n'y en a qu'un. Nulle séparation. 2o Blondel ne nous dit pas ce qu'était la pièce J. C'était le cabinet de Madame (Soulié), qui donne immédiatement dans le cabinet secret du roi.—Elle avait extérieurement à cette chambre trois pièces où se tenaient ses gens et où elle recevait aux repas ses sœurs qui demeuraient ailleurs. Tout ce monde profane entrait par une petite porte et un escalier de derrière, sans passer chez le roi, sans voir le saint des saints, le réduit des deux cabinets.[Retour au texte principal.]

Note 39: Tradition très-forte à Versailles. M. de Valéry, bibliothécaire du château, m'a raconté qu'il la trouva la même chez les dames qui se retirèrent dans cette ville au retour de l'émigration. Ces dames, telles que madame de Balbi, étaient du parti de Mesdames et du comte de Provence, non du parti de Marie-Antoinette. Elles aimaient et respectaient Mesdames, mais n'en contaient pas moins la chose, comme toute naturelle et ordinaire dans les familles royales.[Retour au texte principal.]

Note 40: «La pitié qui estoit au royaume de France.» C'est la fameuse réponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.[Retour au texte principal.]

Note 41: Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de la Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn et les Jésuites, auteurs réels de cette ruine. Je l'expliquerai mieux au tome suivant.[Retour au texte principal.]

Note 42: Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est qu'il n'a pris autorité que tard, dans la seconde moitié du siècle, avec nos Anglomanes, nos Constituants, etc. À son apparition, il eut un grand succès de curiosité (22 éditions en 18 mois, 1748-1749). Mais bientôt on l'oublie un peu (1750). Les razzias, la fureur de Paris et le chemin de la Révolte, mettent à cent lieues de ce livre si froid des temps endormis de Fleury.—Montesquieu meurt tout seul (1755), à ce point qu'il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi. C'était le bon Diderot.—Le pauvre Montesquieu avait été dupé sur l'Angleterre, mystifié par les Walpole. Ils lui firent admirer la machine, qui est peu de chose. C'est la vie qui est tout. La vie, c'est l'Habeas corpus et le jury, la sûreté de l'homme et la maison bien fermée. La maison? qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu'au mari (beaucoup plus qu'aux enfants). C'est ce qui a fait tout le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au bout du monde; elle suit. Dès lors tout est possible et la colonie durera.—On n'imite pas la liberté, on ne l'importe pas, il faut la prendre en soi. À chacun de la faire par l'énergie du sacrifice; non le sacrifice d'un jour, mais celui de tous les jours, le fort travail suivi, les mœurs laborieuses.[Retour au texte principal.]

Note 43: Cherchons le cœur du XVIIIe siècle. Il est double: Voltaire, Diderot.—Voltaire garda très-nette l'unité de la vie divine; Diderot sa multiplicité. Tous deux sentirent fortement Dieu.—Tous deux furent très-unis par l'idée identique qu'ils eurent de la Justice. Contre Locke Voltaire, et Diderot contre Helvétius soutiennent la Justice absolue.—Les hauts génies de cette époque, dont si complaisamment on a exagéré les dissentiments extérieurs, furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez rappelé tant d'expressions fraternelles, de mots d'admiration, de mutuelle tendresse, qui leur ont échappé.—Voyez d'abord avec quelle joie toute apparition nouvelle du génie était reçue. Lorsque Voltaire, au comble de sa gloire, flatté de tant de rois, reçoit les essais d'un jeune homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement paternel! quels efforts pour le produire, le faire accepter de tous! Chose touchante! il descend de sa gloire, lui dit: «J'aurais valu mieux, si je vous avais connu.» Ce mot, c'est le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il souffre et meure, qu'importe? Il est dans l'immortalité.—Quand l'Esprit des lois apparaît dans son succès immense, Voltaire est ravi, il tressaille. Il en entreprend la défense et lance aux détracteurs un de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua. Mais que sont ses critiques auprès de l'éloge excessif: «Le genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a retrouvés.»—Dans la lettre où Diderot défend contre Falconet l'idée de l'immortalité, il y a un mot, tendre, inquiet sur Voltaire qu'il voyait vieillir: «Quoi! faut-il qu'un tel homme meure?»—Diderot, à son tour, trouva en ses pairs la sympathie profonde, l'aveu de son immensité: «L'oiseau de si grande aide!» Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: «Génie transcendant! je n'en vois pas deux en ce siècle!»—Grands cœurs! Ils me rappellent le fanatisme de Rubens pour Vinci, et l'accent si fort de Milton dans ce sonnet touchant où il dit: «Mon Shakspeare!»—Cela ne nous ressemble guère... Hélas! pauvres sauvages du XIXe siècle qui marchons si sombres un à un.[Retour au texte principal.]

Note 44: Un jeune homme lui apporte une satire contre lui. Il s'excuse: «Je n'ai point de pain. J'ai pensé que vous me donneriez quelques écus.—Hélas, monsieur, quel triste métier! Mais vous pouvez tirer de ceci un meilleur parti. M. le duc d'Orléans, retiré à Sainte-Geneviève, me fait l'honneur de me haïr. Dédiez-lui ce livre, et qu'on le relie à ses armes. Vous en aurez quelque secours.—Monsieur, l'épître m'embarrasse.—Asseyez-vous là, je vais vous la faire.» Le prince donna vingt-cinq louis.[Retour au texte principal.]

Note 45: Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des plus éminents,—pleins de la vie divine,—n'en pas bien sentir l'Unité. C'était ma querelle déjà avec notre regrettable Proudhon, qui m'a suivi de près dans mon idée de la Justice, de la Révolution, opposé du Christianisme. Son esprit décentralisateur lui a voilé l'Unité du grand Tout.—J'ai dit ma pensée là-dessus dans le livre de la Femme, dans la Bible de l'humanité.—Né fort indépendant de la forme chrétienne, n'ayant jamais communié, quoi qu'en disent d'impudents biographes, j'avais l'esprit très-libre, et plus de droit de m'expliquer.

Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'âme, n'apparaît pas toujours. La ravissante idée de l'Unité centrale par moment se dérobe pour enhardir la vie locale. C'est un phare à éclipses qui tourne, qui se cache et ne périt jamais. Rassurez-vous donc aux heures sombres. Cette flamme qui fait la joie du cœur, peut manquer par moments, nous attrister de son absence. Toujours elle revient plus vivante, agrandie.[Retour au texte principal.]