Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se perdra dans la mer humaine.
Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas compter, comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe avec les Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par l'ordre qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies de deux, de trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers généraux pour y fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe, était obligé de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe siècle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une armée de commis, d'huissiers, de recors et d'archers.
Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais rien de tout cela. Ce doux gouvernement laissa aller les choses. Chaque perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept livres chacun (sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à l'amende! Qui ne paye, aux galères!
Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la pauvreté gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et devenaient pauvres à leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les champs, courir aux villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait 800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes vivant pauvrement, plutôt mourant de faim. Paris, serré par la défense insensée qu'on fit de bâtir au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misérable, un Paris de toile et de planches, de pisé et de boue qui couvrait la banlieue. La ville, cependant, étranglée, croissait en hauteur. À cinq, six, sept et huit étages, montaient les combles et les mansardes, mal fermés au vent, à la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdâtres, de plomb en plomb, par les carrés fétides, faisait des noirs étages inférieurs de véritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les apprentis? La boutique, antre humide où tout suintait, présentait au comptoir, fixée et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin, dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible nourriture. Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la rente réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété, ils avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les Ordonnances ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En réduisant certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il assomme le rentier (c'est-à-dire Paris).
La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour suivant Rien,—aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour. Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait lui,—qu'en cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée du siècle n'apparaît pas encore,—il y ait eu un mouvement, ce fut à coup sûr un bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de le mépriser.
Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. La fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le point de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, de conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan.
La persécution commença (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint délire, folie (1729), et plus tard folie dépravée.
Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par trois hommes sans foi et sans opinion.—Hérault, le lieutenant de police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota chacun, et le mit à sa classe, ou bon, ou neutre, ou appelant. Les neutres mêmes étaient suspects.—Les appelants, livrés à la Justice, la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux, homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, qui conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.—Désignées par Hérault, atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, au fils de la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce siècle, et deux fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, qu'on ne peut savoir même pourquoi ils furent mis là-dedans.
Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en Grève.—Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il figurait près de sa sœur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali, que la Fresnaye inonda de son sang.—Lafiteau, le fripon, que Dubois, pour punir ses vols, déporta, fit évêque dans un méchant coin de Provence.—Les mœurs ultramontaines éclataient dans Rohan, cardinal femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mère Soubise, impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains italiens. Encore plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les évêques de Laon et de Soissons, deux échappés de Des Chauffours.
Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts ans, le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile en Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le Brigandage d'Embrun (1727).