L'hypocrite jugement disait «que la Cadière serait rendue à sa mère.» Et en même temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait les dépens du procès, et ses mémoires étaient brûlés par la main du bourreau.
Rendue! Il était impossible de la ramener à Toulon, où elle aurait eu un triomphe, où on brûlait Girard en effigie. Nulle trace de la pauvre fille ne put être trouvée depuis. Quand on songe que les Jésuites firent persécuter, exiler, ceux qui se déclaraient pour elle, on ne peut pas douter que leur infortunée victime, qui malgré elle les avait fait connaître, n'ait été enfermée dans quelque dur couvent à eux, et scellée sous la pierre, dans un mortuaire in pace.
Elle n'en rendit pas moins, par son procès, un immense service. On comprit dès lors à merveille pourquoi le clergé s'agitait, avait tellement impatience de se débarrasser des justices laïques. Dans ce Parlement d'Aix, si favorable aux prêtres, qui dès François Ier fit le massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire récente, blanchit Girard et flétrit la Cadière, dans ce Parlement même la lumière avait éclaté. La justice, en ses formes, ses enquêtes, ses interrogatoires, est essentiellement indiscrète. Le monde de la Grâce, de la nuit, du silence, a horreur de cela. Tout contact avec la Justice lui semble une persécution.
Grande était sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prêtre. On voulait seulement qu'il fût un peu décent. Le monde trouvait bon qu'il eût une amitié intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevêque Harlay, décrié pour ses couturières, prit une amie sortable, une veuve, une duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi à Toulouse adorait (et payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le plaignit fort. Au plus haut du clergé, le grand Bossuet lui-même eut, sans trop de mystère, une amie de trente ans plus jeune, qu'il protégeait de (crédit et d'argent) (Floquet).
Le XVIIIe siècle n'est pas plus sévère. Nos philosophes, largement indulgents, dispensaient le clergé de soutenir cette gageure d'un miracle impossible. Aux faiblesses du prêtre, ils appliquaient leur mot, leur commode formule: Retour à la nature. L'affaire de la Cadière, à ce tolérantisme opposa la réalité: l'Anti-nature barbare, d'excentricité libertine, le sauvage égoïsme, le rut impitoyable et tout à coup féroce pour étouffer, enfouir, ensevelir.
Retour à la nature? à l'amour? Point du tout. Sous l'orgueil monstrueux d'un miracle de pureté, on entrevit un monde et de fangeux mystères et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murés, si bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient quelque chose. Ils paraissaient funèbres. De nos jours, ceux de Naples, ceux de Vienne, Bologne, tout récemment ont dit pourquoi.
Que fût-il arrivé si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs, avaient avec la Loi pénétré ces clôtures, sondé la terre sacrée, lui eussent arraché ses secrets, évoqué ce grand peuple des enfants morts avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant? Jusque-là le clergé était si haut, que le juge, devant ces murailles, passait discrètement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice, l'Humanité, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours vivre. Et après lui peut-être, un des hardis Jansénistes du Parlement eût pu montrer cette énorme apostume, cette suppuration souterraine des bas-fonds ecclésiastiques. Fiévreux de cet abcès, le clergé s'agitait, le clergé se hâtait, se précipitait sans mesure. Seulement ce grand coup d'octobre 1731, l'affaire de la Cadière le montrait trop, constatait qu'en criant contre les Parlements, la justice laïque, très-manifestement il voulait supprimer les censeurs de ses mœurs, et s'assurer les douces libertés d'Italie, sécurité, impunité[24].
Maintenant si le Roi défend aux Parlements de s'occuper en rien des affaires ecclésiastiques, on comprend l'intérêt que le clergé y a. On rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jésuite qui passe est suivi de ce cri: «Girard! voilà Girard!» Si l'on ne crie, on chante les airs anciens et populaires de la sainte béquille du bon Père Barnabas, ce capucin fameux, prêcheur zélé des filles, qui, surpris, leur laissa ce gage. Tabatières, habits, meubles, tout est à la Cadière, tout est à la Béquille. Et nul obstacle à ce torrent.
Les fureurs du clergé montent au comble. Ayant reçu le coup dans les reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732, lorsque le Parlement, appelé chez le Roi, condamné au silence, n'obtient qu'un mot dur: «Taisez-vous!»—lorsque le vieux Pucelles, à genoux, pose aux pieds du Roi l'arrêt de résistance,—lorsque enfin ce papier remis au singe Maurepas est par lui mis en pièces,—la scène est odieuse, mais bien plus ridicule encore.
En vain, au 18 août, le clergé se décerne par la bouche du Roi l'objet de tous ses vœux, l'annulation du droit d'appel qu'avait le Parlement en abus ecclésiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, ni enlèvements. Ceux qu'on enlève sentent qu'ils ont avec eux tout le peuple. Et c'est Versailles qui cède. En décembre, il recule. Il abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 août il a accordé au clergé. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux justices laïques.