Fleury restant, tout était impossible, Fleury partant, tout se pouvait. Il tenait fort. Pour l'arracher de là, il fallait préalablement une chose bien difficile: que, par quelque coup imprévu, le Roi, ce serf de l'habitude, y échappât, sortît du cercle où était enfermée sa vie.

Beaucoup le disaient nettement: «Rien à faire s'il ne prend maîtresse. Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu de cœur au Roi.»

Le moment était singulier. Excédé des sottises, des disputes ennuyeuses, le public leur tourna le dos. Une génération toute nouvelle depuis Louis XIV était venue, des hommes de l'âge du Roi, de vingt ou vingt-cinq ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui fut neuf vraiment, c'est que, pour un moment, le froid plaisir ne fut plus à la mode. L'esprit galant céda. On crut aimer vraiment. On fut amoureux de l'amour.

Les arts lyriques nous menaient à cela. Leur réveil fut la danse vers 1728, la mimique passionnée. Tout fut changé quand la noble élégance de la Salé fut remplacée par la figure étrange de la fée du Midi, la romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le théâtre brûlait. On ne sait quelle force ardente et sombre était en cette personne laide qui troublait les cœurs, rendait fou. Elle était malheureuse, et à chaque instant enlevée.

La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui rappelle trop Louis XIV surgit l'austère Rameau, qu'on appela Newton de la musique. Voltaire lui fait Samson. On chante l'opéra dans les brillants salons des Fermiers généraux, chez la Popelinière et l'aimable Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame de Fontaine Martel, leurs filles de beauté renommée (madame Dupin et milady Kingston) avec Voltaire jouaient la tragédie.

C'est dans cette atmosphère de femmes, dans cet air chaud d'art et d'amour, qu'il trouva une perle, la première chose humaine qu'il eût pu faire encore. Il sent, à trente-sept ans, son cœur. Au printemps (1732), un moment échappé à madame Fontaine Martel, seul à Arcueil chez madame de Guise, en vingt-deux jours il fait Zaïre.

«Pièce chrétienne,» dit-il. Mais le vif intérêt est pour un musulman, le noble et touchant Orosmane. Le pacha Bonneval avait mis les Turcs à la mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. C'est le Saladin de l'histoire, chevaleresque et généreux. S'il est Français, d'autant plus il nous touche. Il est nous, et on est pour lui (plus qu'on ne serait pour un Maure, comme Othello). Les chrétiens discoureurs, Nérestan, Châtillon, déplaisent furieusement au public; ils viennent à contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers ces fanatiques. Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne trompait personne, pour l'effet est anti-chrétien.

La pièce n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au point des acteurs, de l'actrice qui fit Zaïre. Mademoiselle Gaussin n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle était faible, douce, timide. Elle annonçait quinze ans (à vingt). Elle excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans l'Agnès de l'École des femmes). C'était réellement une excellente créature, fort désintéressée, d'un bon cœur, faible et tendre. C'est pour elle que pour la première fois entre ce mot dans notre langue: «Avoir des larmes dans la voix.»

Tous en eurent au moment où Orosmane vaincu dit: «Zaïre, vous pleurez?» Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succès d'émotion. L'âme française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu, l'artificiel, semble à ce moment gagner un degré de chaleur.

L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres, madame de Fontaine Martel, très-malade, mourante, s'obstinait à aimer encore. En mourant, elle dit: «Ma consolation est qu'à cette heure, je suis sûre que quelque part on fait l'amour.»