Aux colonies lointaines, nos Frances étrangères, plus émues que nous-mêmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos coureurs de bois qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers officiers, corsaires, quand soufflait la tempête, lui sifflaient ces refrains. Nos soldats, tout à coup si brillants dans la guerre qu'ils n'avaient jamais vue, quand quinze cents Français attaquaient vingt mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui font rentrer la mort dans les rangs ennemis.
Voltaire, sans perdre temps, nous fit le Charles XII, vrai livre de combat. Mais le livre vivant, c'était ce français-turc, Bonneval, qui, disait-on, transformait l'empire ottoman[26]. Il était l'entretien, la légende du temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, voulaient se faire Turcs.
On connaît son histoire bizarre, tragique, originale. Dès douze ans, sur mer, à la Hogue, à tous les combats de Tourville. Puis soldat de Vendôme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit jusqu'au froid Eugène, saisit d'admiration les Turcs à Peterwardin. Pour son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. Une lettre insultante des commis de Versailles l'exaspère. Il déclare la guerre au Roi et passe à l'Empereur. Mais c'est bien pis à Vienne. Il y trouve les commis d'Eugène, lourde canaille allemande, insolente, hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un rieur que jamais on ne vit au cabaret ni à la messe. Plus, Français obstiné, qui dans cette maison d'Eugène si haineuse pour nous, à chaque instant tire l'épée pour la France. Cela le perd. On le poursuit à mort, jusqu'au milieu des Turcs où il cherche un asile. Croira-t-on bien ici que notre ambassadeur de France, loin de protéger un Français, eût voulu que les Turcs livrassent leur hôte aux Allemands? On sent bien là la main du prêtre, de Fleury, bon Autrichien, et bas valet de l'Empereur. Cela se passe en 1729. On peut prévoir déjà ce que fera bientôt le vieux tartufe.
Le mal de Bonneval, c'est d'être trop Français. Le voilà à Constantinople qui remue le monde pour nous. Réveiller les Turcs, la Suède, rembarrer la Russie, anéantir l'Autriche, c'est-à-dire faire revivre les peuples qu'elle étouffe (Hongrie etc.), c'était l'idée de Bonneval. C'était celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits, Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort à cela. Bonneval n'était point un rêveur, mais très-positif. Il commençait par le commencement, créait à la Turquie ce qu'elle avait trop négligé, une redoutable artillerie. Il savait le fort et le faible des armées de l'Autriche, la caducité idiote de cette maison qui s'éteignait.
Le parti de la guerre, chez nous, n'était pas ridicule. S'il le devint, c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui tout était impossible, tout avortait et tournait de travers.
L'organe principal du parti, c'étaient les petits-fils de Fouquet, les Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on eût proclamés des génies si la fortune n'avait été contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La très-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, paralysait la France.
Voyons si leurs affirmations étaient aussi légères, aussi chimériques qu'on a dit.
1o Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on naît soldat, qu'après vingt ans de paix, le Français rentrerait aux combats aguerri. Cela se trouva vrai, non-seulement dans les attaques, mais dans les résistances, quand en Italie, par exemple, ils soutinrent tout un jour l'orage de la cavalerie de Hongrie et la masse écrasante des cuirassiers de l'Empereur.
2o Ils disaient l'Autriche au plus bas, très-peu solide en Italie. Et cela se vérifia. En Allemagne même et pour sa défense directe, l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille. Eugène usé, vieilli, regarda, n'agit point.
On objectait vainement les succès de l'Empereur sur la Turquie, ses conquêtes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze années. Tout était changé, et la chance retournée. Il y parut bien, lorsque plus tard la Turquie relevée (en 1739), seule, sans la France, reprit l'ascendant sur l'Autriche et lui arracha la Servie.