Le roi était timide, il baissait la tête et riait. Ceux qui voyaient de près les choses, Bachelier, le valet intime, suivirent le vent, tournèrent. La première girouette de France, Maurepas, tourna non moins vite. Il crut Fleury fini et Chauvelin possible. Il avait vaillamment aidé à la noyade de celui-ci, profité de sa chute. Ministre de Paris, et en même temps de la Marine, il se trouva de plus comme un secrétaire de Fleury pour toutes les Affaires étrangères. Plus encore, son alter ego contre le parti Chauvelin, jansénistes et libres penseurs. En 1736, il accabla Voltaire pour les Lettres anglaises. En janvier 1739, il est changé; il écrit à Cirey, il courtise Voltaire et l'assure de son amitié (Lettres de madame du Chât., 135).

De graves circonstances arrivaient, la guerre presque certaine, donc Chauvelin, le seul capable de la soutenir. Elle éclatait déjà entre l'Espagne et l'Angleterre. La mort prochaine de l'Empereur allait la rendre européenne. Si Fleury restait là (c'est-à-dire l'impuissance et l'absence de gouvernement), un grand désastre était certain.

La Nesle ne perdit pas de temps. Aux premiers mois de 1739, sans faire de bruit, et sous le couvert de sa sœur la Mailly, elle prit Louis XV comme on pouvait le prendre. Elle n'était pas belle, mais plus blanche que la Mailly, plus jeune que madame de Toulouse. Elle ne coûtait rien, ne demandait rien, et n'exigeait nullement que le roi renonçât à rien. Il n'était pas moins assidu le jour chez la maman; le matin, comme à l'ordinaire, il allait quelques heures bâiller au lit de la Mailly.

Situation bizarre. Par moments, le roi la sentait. Ce lien triple, impur (deux sœurs et une mère) lui donnait des scrupules, pas assez pour le rompre, assez pour n'oser communier. Il y avait des exemples de la colère de Dieu, des gens qui, mettant l'hostie à la bouche, ayant avalé leur jugement, étaient tombés roides morts. Cela lui donnait à penser. Six années avec la Mailly il avait fort tranquillement communié. Mais ici, avec ce mélange, il eut peur. Rien ne put le décider à hasarder la chose.

«Le roi a déclaré qu'il ne fera point ses pâques. Le grand prévôt lui demandant s'il toucherait les écrouelles (ce qui se fait après la communion), il a sèchement répondu: Non.» (Argenson, 5 avril 1739).

Fait grave, de retentissement immense à Paris et partout. Barbier (III, 167) se demande comment le fils aîné de l'Église n'a pas dispense du pape pour faire ses pâques en quelque état qu'il soit.

Les ultramontains, atterrés, espéraient éluder et tromper le public en faisant dire une messe basse au cabinet du roi, de sorte qu'on ne sût pas s'il communiait. «Le roi dédaigne cette ridicule comédie. Il ne veut pas jouer la farce. Il échappe à son précepteur.» (Argenson.)[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE X

GUERRE D'AUTRICHE—GRANDEUR ET CATASTROPHE DE LA NESLE
1740-1744.

Le chimérique espoir du salut par la royauté, d'un roi affranchi par l'amour, l'idéal d'une douce royauté de la femme donnant aux nations le progrès et la liberté, c'est longtemps le roman du XVIIIe siècle. Les meilleurs l'adoptaient. L'excellent d'Argenson, obstiné à chercher son homme en Louis XV, à soupçonner en lui un mystère d'avenir, croit qu'un matin l'amour va tout faire éclater. Voltaire, moins aveuglé, dans son ironie même ses moqueries légères (imitées d'Arioste), ne désespère jamais. À chaque avènement de maîtresse, il croit voir l'inerte Charles VII réveillé tout à coup à la gloire par Agnès Sorel.