Sous la Mailly, la Nesle, Châteauroux, Pompadour, toujours revenait cet espoir. S'il fut un jour moins vain, incontestablement ce fut en 1739. Pour cette fois, le Roi parut aimer. Avant, après la Nesle, ses maîtresses ont fort peu de prise; il n'en regrette aucune. Mais celle-ci vraiment semblait avoir mordu. La voyant sans cesse, en deux ans, il lui écrivit deux mille billets. Et, à sa mort, on le crut fou.
On sait malheureusement très-peu de cette femme. On en a quelques jolies lettres. Elle apparaît pour disparaître. Elle n'agit que sous le couvert de sa sœur et presque ténébreusement. Elle est prudente, hardie. Tous, amis, ennemis, s'accordent à reconnaître qu'avec une parole acérée et brillante, elle eut un esprit vaste et fort, qui n'eût reculé devant rien. On n'en parla guère qu'à sa mort. Paris savait à peine son nom, au moment même où, entraînant le roi, elle semblait lancer sur l'Autriche et l'Europe la plus vaste révolution.
Frédéric, dans ses beaux Mémoires, ne nous dit pas assez cela. Seul alors en Europe, mal avec l'Angleterre, mal avec la Russie, s'il n'eût senti la France pour lui, il n'eût bougé. Il sut parfaitement ce qui se passait à Versailles. Les anti-Autrichiens, la Nesle, y étaient maîtres, quand il agit contre l'Autriche.
Tout cela tenait à un fil, au plus fragile, au plus incertain des miracles, à la question de savoir jusqu'où l'amour pouvait refaire un roi. De sa honteuse enfance, de sa jeunesse aride, sortirait-il un homme? Était-il bien capable de la métamorphose qu'aurait pu seul le haut amour? grand problème et douteuse énigme.
L'aimable monument, un peu efféminé de 1738, la belle fontaine Grenelle, a la mélancolie des destinées obscures. Une jeune reine (Paris? ou la France? ou la Mailly? la Nesle? tout cela est mêlé) trône sous la couronne de tours. À ses pieds le beau fleuve et la molle rivière couchés, lèvent sur elle un œil aimant, croyant. D'elle viendra l'émancipation? un cours heureux, prospère, le flot des temps meilleurs?... Il se peut. Pourquoi pas? Rien ne doit l'effrayer. Une rêverie guerrière est dans son doux visage. Et son poing sur la hanche dit assez qu'elle est prête aux plus hardies résolutions. Je ne sais quel nuage est pourtant sur le tout d'incertain avenir. Haute est l'aspiration... Impuissante peut-être, elle ira se perdant où vont ces eaux, où coule cet élément fluide, qui fuit aux grandes mers.
Voltaire, vif et crédule, ne douta pas. Il se croyait sauvé. En janvier (1739), il veut quitter Cirey, s'établir à Paris. Depuis quatre ans, il avait fait Mérope. Il faisait Mahomet, brûlait de les jouer. Il voulait retourner au terrain du combat, être là pour répondre aux articles, aux pamphlets que semaient Desfontaines et autres avec l'appui de la police. Il allait éclater dans les sciences par l'ingénieux et très-neuf Mémoire sur le feu, par son Newton qui, depuis l'exil de Chauvelin, n'avait pu s'imprimer. Paris était son vrai théâtre. Après cinq ans d'absence, il rentrait agrandi, immense, rayonnant en tous sens. À Cirey, il était malade de sa terrible activité, meurtrière dans la solitude. La fièvre à chaque instant. Il défaillait deux fois par jour (décembre). De là mille choses vaines. Il va chasser, il achète un fusil. La nuit, il rêve, il rime cent folies satiriques, libertine image des cours. Le plus fou eût été d'aller en Allemagne chez le prince de Prusse, qui l'appelle et l'attire, essaye de l'enlever. Voltaire ajourne, écrit des lettres adorables, où il voudrait donner à ce roi de demain ce que n'ont guère les rois, un cœur et des entrailles, un peu de douceur, de bonté.
Très-sagement, madame Du Châtelet, pour l'éloigner à jamais de la Prusse, en commun avec lui achète un hôtel à Paris (2 avril 1739). Elle y va mener son malade. Pour 200,000 francs on acquiert l'hôtel Lambert, qui était aux Dupin, au gendre de Samuel Bernard, hôtel bien connu de Voltaire qui lui rappelle un meilleur âge, quand il jouait Zaïre avec la belle madame Dupin. À la pointe de l'Île, au paisible quartier des grands hôtels de la magistrature, loin du centre, à portée du monde, en vue de Saint-Gervais où l'ange de Newton apparut à Voltaire, c'est une fort noble résidence (aujourd'hui des Czartoriski). Très-sérieuse toutefois et regardant le nord. Mais la décoration et les fresques suaves des grands maîtres suppléent le soleil. Madame Du Châtelet espérait tenir là cet esprit si mobile par un salon où lettres et sciences eussent brillé dans leur harmonie, éclipsant le salon artiste de madame de la Popelinière. Elle comptait sur l'hôtel Lambert, sur cet attrait du monde, ce rajeunissement. Elle en avait besoin. Elle avait séché en six ans de travail et d'inquiétude, du vain effort de captiver Voltaire. Les torts étaient à celui-ci, aux indomptables ailes qui le portaient de tous côtés. Il ne s'en cachait pas. À ce moment aimable qui semblait pour toujours les unir à Paris, il fait les vers bien tristes: «Si vous voulez que j'aime encore, etc.» Vieux à quarante-quatre ans, il espérait mourir paisiblement en cet hôtel, en son Paris natal, entre l'étude et ses amis. Vain espoir! une autre carrière, et sans repos, s'ouvrit pour lui, éclatante, d'éternel exil.
Une réflexion naturelle aurait dû modérer l'idée qu'on se faisait du changement du Roi. S'il s'était abstenu de faire ses pâques au 5 avril, c'est justement parce qu'il était dévot. En mai, il y parut. Le rude évêque de Chartres le fit trembler d'un mot. Sans rappeler sa faute, il fit penser au châtiment: «Sire, après la famine, voici bientôt la peste qui n'épargnera pas les grands.» Ce coup porta. Le Roi, à la messe, eut une défaillance.
Des gens pourtant qui voyaient de bien près, son Bachelier qui vivait avec lui huit heures par jour, s'enhardissaient. Bachelier fait écrire des mémoires sur la tolérance, et les fait transcrire par le Roi. La persécution janséniste se ralentit. La police hésitait, elle ne troubla plus les malades. Si l'on n'eut pas encore la liberté de vivre, on eut celle de mourir en paix.
La Charolais, cette Condé, joyeuse, hardie, ayant pris à Compiègne la Nesle avec elle et chez elle, poussa le Roi à une chose qu'on n'eût pas cru, à faire un tour au vieux. Fleury, le matin, arrivait pour travailler avec le Roi, avait la clef, ouvrait lui-même. Un jour à l'ordinaire, avec Barjac, qui lui portait son portefeuille, il veut ouvrir, ne peut. Barjac essaye aussi. En vain. Malignement, le Roi qui entendait, laisse gratter, frapper, enfin ouvre, en disant froidement: «C'est que j'ai changé les serrures.» (Luynes, II, 454.)