Il y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge, les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie pour prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-là les premiers durent voir où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont Maurice fait l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du vide, et nos lignes bâillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer à travers les boulets croisés de Barry et de Fontenoy, ce n'était pas chose impossible. Mais il n'y avait guère de retour, ayant le ravin derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dépasser les canons, les laisser derrière (inutiles). Alors on perçait notre armée, on la coupait en deux et l'on prenait le roi de France ainsi que le Prince Noir prit Jean.
Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l'on passa encore les deux colonnes sous la grêle. Cette grêle elle-même fit serrer les Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dépassés derrière ne tiraient plus, et les petites pièces que traînait l'ennemi, de moment en moment, de la colonne ouverte, vomissaient le fer et le feu. Elle avançait et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avança. Comment pendant six heures Maurice fit-il si peu pour réunir nos forces, comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges inutiles, partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... Beaucoup s'y obstinèrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six chevaux tués.
L'homme de Maurice, d'Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous faire croire que ce désastre était le comble de l'habileté, que, plus l'ennemi avançait, et mieux il était pris, que ce massacre inutile des nôtres avait mis justement les Anglais dans la souricière. Ce qui est sûr, c'est que Maurice, tremblant pour le roi, commençait à effectuer la retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais frémissaient de fureur.
Ce spectacle terrible, et rapproché du roi, le fit suer à grosses gouttes (dit le témoin valet de chambre, Rich., VII, 143). Au moulin, il était en vue, des boulets arrivaient et le passaient parfois. Il descendit plus bas. Tous, autour de lui, fort émus. Les uns disaient que, si le roi mettait en sûreté sa tête sacrée, on pourrait disposer de ce gros corps qui le gardait. Que le roi prît part au combat, nul n'en avait même l'idée.
Le Dauphin seulement, avec son tact sûr pour déplaire, demandait à charger, à joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis XV jamais ne l'emmena, ne l'envoya, ne l'employa à rien. Il crut, à tort sans doute, que les conseillers du Dauphin l'avaient poussé perfidement pour faire mieux ressortir l'inaction du Roi. Elle était remarquée et surprenait. Nos Français, avec leurs idées de roi vaillant à la François Ier, comprenaient peu cette sagesse. Ils l'appelaient «Louis du moulin (Frédéric).»
Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les six mille hommes de la Maison du Roi, qui gardait ses canons, si nécessaires alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela crevait les yeux, et chacun le disait. On ne l'entendait que de reste. Mais le Roi ne l'entendait pas. Richelieu hasarda de dire «qu'il faudrait des canons.—Où les prendre? dit un courtisan.—Tout près. Je viens d'en voir.—Oui, mais le Maréchal défend que l'on y touche.—Le Roi peut l'ordonner.»
Là-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d'un véritable courage), Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa Majesté voudrait envoyer ces canons.
Le Roi parut troublé (Rich., 141). Il hésita, puis consentit, ne pouvant guère faire autrement. Ces canons, à l'instant traînés devant la masse anglaise, tirés à quelques pas, y firent une horrible trouée. Le Roi y lâcha sa Maison. Tous se lancèrent, même les pages. D'autre part, Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isolés un ordre de charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu beaucoup, sous le canon tiré de près, n'était plus que de dix mille hommes, et sous la charge, elle fondit.
Fontenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opérée heureusement par les manœuvres habiles de Maurice et de Lowendall, avançaient-ils la paix? Point du tout; au contraire. Les Anglais ulcérés poussèrent en furieux dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thérèse, et les principicules nécessiteux de l'Allemagne, nous foudroyant de leurs guinées.—La grosse reine des brigands du Danube riait, engraissée de ses pertes. Des subsides énormes de Londres, elle avait, de quoi faire son mari Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos victoires inutiles de Flandre servaient si peu à Frédéric qu'il dit: «Autant vaudraient des batailles au bord du Scamandre ou bien la prise de Pékin.» Au moment où il espérait quelque diversion de la France, il apprit qu'au contraire notre armée d'Allemagne affaiblie pour celle de Flandre, venait de repasser le Rhin. Marie-Thérèse, impératrice, était encore plus implacable, enflée d'orgueil et de fureur. Elle ne voyait, n'entendait plus. Frédéric, par expérience, savait qu'elle ne devenait bonne qu'en recevant les étrivières. Il les lui prodigua. À chaque refus, une victoire.
D'août en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, Angleterre, Piémont) était vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et Gand, et l'on investissait Bruxelles. En Italie, une armée espagnole, partie de Naples, et ayant joint notre armée de Provence, secondée des Génois, avait séparé brusquement le Piémontais de l'Autrichien. Ce qui est bien plus grave, les Montagnards d'Écosse avec le Prétendant descendent à Édimbourg (2 octobre). La claymore à Preston brise l'épée anglaise. Les enfants de Fingal et l'aigre cornemuse traversent l'Angleterre et directement vont à Londres.