Tout est merveilleux dans l'affaire, sublime et fou. C'est un chant d'Ossian. Charles-Édouard, second fils du roi Jacques, qui n'avait rien de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mère Sobieska, unit trois avantages, beau et intrépide, ignorant, ne sachant rien du réel, du possible. Quand notre embarquement manqua (en mars 1744), il eût trouvé tout simple de passer en bateau sur des coques de noix. Il resta ici, remuant Versailles en dessous par son frère, plus adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui espérait commander une descente.
Versailles hésitait fort, voulait, ne voulait pas. On prêta seulement deux vaisseaux à un armateur irlandais, de Nantes, qui disait «faire la course.» On ne donna nulles troupes, quelques armes à peine, et peu, très-peu d'argent. Le brave prince ne s'arrêta pas à tout cela. Il avait son roman en tête, de laisser là les Jacobites trop prudents, mais de se jeter tout d'abord dans les Hautes Terres, chez ces vaillants sauvages aux courts jupons d'Écosse, sans calcul et prêts au combat. La folie polonaise avec la folie gaélique, cela pouvait faire quelque chose d'extraordinaire, de grand. L'absurde de la chose, l'improbable aidaient au succès. Arrivant seul et sans force étrangère, il avait plus de chance. Nul souci des moyens. Il calculait si peu qu'il avait pris l'habit le plus impopulaire, le plus mal vu en Angleterre, celui du séminaire écossais de Paris.
Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, ni eux la sienne. Ils le virent, furent émus. Dès qu'ils furent douze cents, la cornemuse en tête, ils descendirent dans Édimbourg; alors, ils furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais à Preston, Pans, et les défont. Toute l'Écosse se déclare. Mais la difficulté était de mener jusqu'à Londres ces fils de la montagne, si attachés au sol natal. Beaucoup laissent le prince, qui n'avance pas moins. Plus il enfonce en Angleterre, plus il espère deux choses: que le vieux loyalisme va remonter au cœur des Jacobites anglais; que la France, l'Espagne, rougiront à la fin, ne voudront pas le voir périr.
Le secours fut étrange: trois compagnies françaises, juste assez pour nous compromettre sans le fortifier. Les Jacobites, d'autre part, loin d'avoir quelque élan, furent plutôt effrayés. Ils ne voulaient rien faire sans une grosse armée de la France. Les wighs, les anti-jacobites ne bougeaient pas non plus. Il en fut justement comme à l'invasion de Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l'un ni de l'autre parti. Mais cette fois, la chose fut d'autant plus plaisante qu'elle eut lieu au moment où les Anglais croyant la guerre très-loin, en Allemagne, bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, impitoyablement soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici, à deux journées de Londres. L'un dit: «Je suis marchand;—moi banquier;—moi fermier.» C'est l'affaire du Roi, des soldats.
Situation comique. Celle d'Auguste III devant le roi de Prusse ne l'est pas moins; il s'enfuit en Pologne, et Frédéric, pour la seconde fois, gardant la Silésie, a fait plier Marie-Thérèse. Le Savoyard, chassé par nous de la Savoie, de tous ses États presque, voit tomber ses places une à une; on conduit en triomphe notre Infant Philippe à Milan. En Flandre, nous serrons Bruxelles. Tant de succès, par dessus Fontenoy, mettent le Roi plus haut qu'il ne le fut dans tout son règne. Ses censeurs de Versailles sont désorientés. La maîtresse, déclarée à Pâques, au mépris des saints jours, n'a pas porté malheur. En septembre, à Versailles, elle a son Fontenoy.
La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui l'attaquent, les innombrables poissonnades, obligent la Poisson d'avoir un grand mérite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle humble et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d'être aimée. À sa présentation, sous les yeux de tant d'ennemis, elle fut et charmante et touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la rassura, lui fit un accueil quasi-maternel. Elle jugea qu'après tout, si le Roi devait avoir une maîtresse, celle-ci était la meilleure. Cette faveur alla bien loin. Elle la fit dîner avec elle à Choisy.
Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumière sur Versailles. La reine n'était pas en tout de la cabale. Ses lettres (à l'occasion de Fontenoy, Arg., éd. J., t. V, sub: fin.) montrent qu'en bien des choses elle était séparée du Dauphin. Elle le fut bientôt de ses filles, vouées passivement à leur frères, contre la Pompadour, lui enlevant le roi et blessant la reine elle-même.
Tant que nous n'avions pas le Journal de M. de Luynes, nous ne savions pas la part immense que les filles du Roi eurent dans sa vie. Et partant nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour faire équilibre à cette funeste influence. Nous aurions pu le deviner pourtant en voyant qu'aux premières années, les hommes de valeur, Argenson, Machault, Duverney, Quesnay, les Encyclopédistes, sont tous avec la Pompadour. C'est évidemment le parti de Voltaire et de Montesquieu. Dans le très-beau pastel que Latour a fait d'elle, déjà pâle et usée, elle se pare de ces beaux génies. Elle a sur son bureau, très-ostensiblement, l'Esprit des Lois, la Henriade, je crois même un volume de l'Encyclopédie.
Elle était médiocre et froide, mais dirigée par des têtes plus fortes (une Lorraine surtout, madame de Mirepoix). Elle sentit très-bien, dès la seconde année, qu'elle n'avait nulle chance de garder un amant satisfait, un homme secrètement dominé par ses filles, que par l'amusement, une vie d'art et de plaisir, tout opposée à la torpeur malsaine de ces influences secrètes. Son théâtre des cabinets groupa près d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher le maître. À la réalité, aux soupers, aux caresses qui servaient le parti dévot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du théâtre, les séductions de l'esprit. Elle s'y mit, s'y usa sans réserve. Sa jolie voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient tous les soirs. Sa douceur fade allait à l'Herminie du Tasse; sa simplicité (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergères, Églé et Galathée. De bonne heure, elle fait des rôles humbles de vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prétend qu'amitié pure, elle joue Uranie, dans une robe pailletée d'étoiles.
Quelque peu digne qu'elle en fût, il est sûr qu'elle fut (pendant près de dix ans, 1745-1755), avant la grande guerre, un centre pour les arts et les lettres. Elle fut bien moins une maîtresse qu'un ministère. Ceci explique un peu pourquoi elle eut besoin de tant d'argent. Elle ne put avoir, avec cette énorme dépense, le désintéressement de la Mailly, la Nesle. Des arts charmants naissaient, dans la décoration intérieure, dans l'ameublement. C'est un trait spécial, original du siècle. Ces dix ans en furent l'apogée. Le déclin commença après, vers 1760.