Toute l'année 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de fêtes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole meurt le 6 à Versailles, et son père, Philippe V, le 20. Cela finit le long règne de la Farnèse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se défie de cette belle-mère, l'éloigne, s'intéresse fort peu à son frère, D. Philippe, mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, l'Infante et la Farnèse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici sur Versailles et voulaient y jeter le grappin. Le moyen eût été d'y mettre une seconde dauphine, une sœur de la morte (une naine toute noire, dangereux diablotin). Elles s'y prirent maladroitement et révoltèrent le roi. Par un procédé double, en lui écrivant des tendresses, elles animaient le Dauphin contre lui. «Dévotes, harpies, catins,» tâchaient de le rendre amoureux. Elles parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un mot. L'Infante en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gâtée, au point qu'elle gronda son père, le menaça. Cela trancha. Le roi fit écrire à Madrid que nous nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on n'épousait pas les deux sœurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son plan de demander plutôt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la Pologne à l'alliance française.
Après la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on fît celle-ci médiatrice. Des conférences furent ouvertes à Bréda. Il y reprit son plan de nous regagner le Piémont en lui donnant Milan, en resserrant la part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrètes qui transpirent à Madrid. L'Infante et la Farnèse pleurent, crient. Un tonnerre de sanglots s'entend des Pyrénées. Quel est l'indiscret? Le roi même. Il dénonce là-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par extrême faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V mourant. Il sentait que l'Infante serait désespérée, furieuse, si (sans lui dire un mot) on lui ôtait Milan, la couronne de fer, pour la donner au Savoyard. Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson.
Celui-ci était seul. Il pouvait se vanter d'avoir réuni tout le monde, mis les partis d'accord. Tous contre lui. Il eût fallu bien du courage dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la famille. Ce triste visage (à la crème, qu'on voit dans le pastel) n'en était guère capable. Elle baissait. L'année 1746 fut terrible pour elle. Le pouvoir lui venait, mais la vie s'en allait, d'abord la santé, la beauté. Si le Roi eût été un peu absent, elle eût pu remonter. Il ne le fut qu'un mois, et elle ne put pas respirer. Ministre tout le jour, la nuit chanteuse, actrice, mise au lait et crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi était ennuyé. Aux ballets où elle figure, il bâille. «J'aime la comédie,» dit-il, et il y bâille aussi. Il ne se plaît un peu qu'aux Italiens, au spectacle où elle n'est pas. Elle semble finie déjà (1747). Elle a l'air épuisé, «sucé,» dit d'Argenson. Elle souffrait du mépris de Paris. Point d'affront qu'à Versailles elle n'ait du Dauphin, de Mesdames. La nuit, c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle, ce qui trompait les simples. Mais en réalité, c'était pure habitude. On sut lui mettre en tête qu'elle était très-malsaine. Sous tel ou tel prétexte, il couchait sur un canapé (Hausset).
«La Pompadour va être renvoyée. Le Roi vivra dans sa famille.» (Arg., 1747.)
La famille? qu'était-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille aînée du Roi, la très-douce madame Henriette, sa petite sœur Adélaïde.
Madame Henriette était une pâle fille du Nord, très-maladive et très-timide, qui avait près du Roi comme un respect tremblant, presque peur. Cela lui plaisait. C'était un cœur charmant et bon, cœur brisé et la victime de son père qui l'avait traité durement. Élevée presque avec le petit d'Orléans et jouant avec lui, elle avait bien cru l'épouser. Mais le Roi était tout à fait pour les Bourbons d'Espagne, ne voulait nullement approcher Orléans du trône. Il aimait mieux d'ailleurs l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. Qu'arriva-t-il? Cette bonne sœur n'en fut pas moins toujours du parti de l'Infante à qui on la sacrifiait. Comme les chiens battus qui d'autant plus s'attachent, elle se donna toute à son père. La cabale dévote lui faisant un devoir de l'envelopper, le gagner, elle trouva ce devoir très-doux. Élevée par la vieille madame de Ventadour, une dévote bien peu scrupuleuse, Henriette prit le rôle qu'on voulait; elle força sa timidité, fit chez elle des soupers au roi (Luynes, Argenson, Campan, etc.). Chose certainement pénible à une si modeste personne, et si souvent malade. Mais elle se vainquit tellement qu'il se trouva chez elle à l'aise plus que partout ailleurs, s'habitua à elle, comme à un doux animal domestique dont on ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais, accepte tout caprice, qui voit sans voir et souffre tout.
Succès réel du parti du Dauphin qui par la sœur faisait arriver, réussir, tout ce qui eût choqué du frère. Le roi croyait pour elle n'en jamais faire assez. Il lui donne à Versailles (où elle n'avait besoin de rien) huit cent mille livres de rente, justement quatre fois plus qu'à la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout à l'heure, il va lui créer une Maison, dames et grands officiers, presque au point d'éclipser la reine.
La reine y gagna fort. Autant le roi avait été jusque-là sec pour elle, même dur, autant il fut aimable. Nul doute que la très-bonne fille n'eût obtenu cela de lui. La reine eut des étrennes et la Pompadour n'en eut plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria les seigneurs de la distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit tout le monde. La Bête fut chassée, je veux dire Argenson. Quelle joie pour notre Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble sœur, empressée à servir celle à qui on l'a immolée.
Argenson renvoyé (février 1747), c'est toute une révolution. Nous tournons le dos à la Prusse, à la Hollande et au Piémont. Nous reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols, aux Autrichiens.
Même avant qu'il tombe, on a à regretter d'avoir négligé ses avis. L'alliance du Piémont manquée nous ruine en Italie, nous amène en Provence les bandes autrichiennes, dont nous étions noyés sans un hasard heureux, l'insurrection de Gênes (V. le très-beau récit de Sismondi). L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on fit avorter en envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna force au parti anglais et orangiste. La populace des ports fit ce qu'elle avait fait pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un stathouder, imposa à la république un très-indigne chef, Orange, serviteur des Anglais. Notre imprudente attaque eut ce beau résultat de sceller l'union de l'Angleterre et de la Hollande, d'opérer l'anéantissement définitif de celle-ci.