Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conquêtes. Et l'on n'en voulait pas. Cependant tout le monde était bien las, surtout les États secondaires, pauvres comparses du grand drame où ils ne gagnaient que des coups. Les obstinés eux-mêmes commencèrent à se faire plus doux aussi, quand Maurice menaça Maëstricht, le boulevard de la Hollande, quand il gagna tout près la victoire de Lawfeldt, peu décisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta Berg-op-Zoom. Sac cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, et terrifia la Hollande. Si l'on prenait aussi Maëstricht, notre armée débordait, et ce riche pays, si peu fait à la guerre, se voyait appelé aux cruels sacrifices, aux affreux moyens de défense qu'il prît contre Louis XIV, s'inondant, se noyant, s'infligeant un désastre plus grand que n'eût fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant anéanti jusqu'au dernier de nos vaisseaux, ayant fait son œuvre de guerre, devenait pacifique pour ne pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc on négocia. Malgré le maréchal de Saxe qui raisonnablement voulait d'abord Maëstricht, on se dépêcha de traiter.
Le but primitif de la guerre, où était-il? Et qui s'en souvenait? L'Autriche, que l'on devait détruire, malgré sa cession à la Prusse, était plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son établissement, sa royauté lombarde, qu'étaient-ils devenus? Notre Infante voyait tout lui échapper, l'espoir même. Le frère de son mari, Charles, le roi de Naples, s'il eût succédé en Espagne à Ferdinand (faible et malade), entendait laisser Naples au second de ses fils, non à son frère Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnèse, a régné à Madrid, qui un jour eut Milan, qui (d'après le traité de 1736) pouvait espérer Naples, se voit, entre trois trônes, à terre.
Elle savait très-bien l'intérieur de Versailles. Elle voyait monter Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle, avait gagné le Roi. Comment? par cela même, par l'excès de l'obéissance. On savait bien pourtant ce qui était derrière et la poussait. Que lui ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir croissant? Trois personnes étaient inquiètes, fortement attristées: la Reine, la Pompadour, l'Infante.
La reine, tout à coup flattée du Roi (déc. 1746, déc. 1747, De Luynes), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses filles, se fatigua du baiser d'étiquette qu'elles lui donnaient toujours chaque fois qu'elles entraient dans sa chambre (Luynes, VIII, 173, 12 janvier 1748).
La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des deux aînées, de tirer du couvent et de faire venir à Versailles, madame Victoire, jolie fille, grande fille, déjà de quatorze ans.
L'Infante corrompue et hardie (comme élève de la Farnèse), qui avait hasardé déjà, comme on a vu, d'intimider son père dont elle savait le faible cœur, hasarda un moyen d'arrêter le progrès de son goût singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Régent, avait fait une pièce hardie contre l'inceste, Œdipe. Elle le pria (c'est lui qui nous l'apprend), de faire une Sémiramis. L'inceste était fort à la mode. Le roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille à son fils. La chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frère, avait fait éclat et légende (1742). Les Choiseul imitèrent. La femme de Hérault, le dévot lieutenant de police, était publiquement maîtresse de son père, très-riche, que souffrait le mari. Les mœurs étaient sur cette pente. La pièce aurait paru toucher bien moins Madame (après tout respectée) que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non blessé directement.
Voltaire était alors retiré, mécontent. Son zèle de courtisan avait fait mauvaise campagne. Sa familiarité hardie, parmi les flatteries, avait choqué le Roi, choqué la Pompadour qui visait à la majesté. Il avait fui Versailles, revenait volontiers à Sceaux chez la duchesse du Maine. Cette vieille petite fée, brouillée avec la cour, jusqu'au dernier jour conspirait, mais littérairement, accueillait les satires. C'est chez elle jadis que Voltaire fit Œdipe (1721). Chez elle, il fit Sémiramis (1747). Il l'achevait à Sceaux (déc). En janvier il est à Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame Henriette, à ce moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait au nord pour le grand logement royal qui termine l'aile du midi, qu'elle quittera bientôt pour un appartement central entre le Dauphin et le Roi (De Luynes). Là est le médiateur, le chef du conseil de la famille (c'est le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort inquiet, écrit de Lunéville, pour ajourner Sémiramis (févr. 1748).
À Versailles, une scène violente éclairait la situation (17 avril, Luynes, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait une poupée. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame Victoire. Le Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et bonne autant que belle. Elle se suspendit à lui, ne s'adressa qu'à lui. Il se montra très-faible. Dépenses énormes, et ridicules honneurs (pour une enfant de quatorze ans), rien ne fut épargné. Henriette souffrait et se taisait. Mais Adélaïde éclata. Elle crevait de jalousie. Elle cria. Tout en retentit. Elle s'indignait, non pour elle, mais pour sa sœur, l'aînée, une princesse de vingt et un ans, à qui la nouvelle venue dérobait les honneurs et le cœur de son père. On vit là pour la première fois la violence d'Adélaïde, le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant que quinze ans. Mais on lui obéit. Victoire fut éloignée, et logée au second étage, confinée dans le petit rôle de soigner deux petites sœurs.
Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage. L'Infante, pour qui il fit la pièce, disait-on, allait arriver. Et ce drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. Il fut probablement montré à son père Stanislas. Bref, alea jacta... Le 29 août, la pièce est représentée à Paris. On voulait retrancher deux vers trop dangereux. Mais on eût paru craindre. Tout au contraire la Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion écartée, si lui-même le Roi se faisait protecteur de la tragédie. Elle lui fit donner un décor pour Sémiramis.
Ce que l'auteur avait le plus à craindre, c'était qu'une parodie, trop claire, ne forçât de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans une étrange agitation. Il écrit à la fois de tous côtés, prie le cardinal Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-même. Six lettres à la reine! qui répond froidement que la parodie est d'usage. Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins peur, ayant (par le décor) fait le Roi patron de la pièce, fit défendre la parodie (septembre).