Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de l'Interrogatoire du Temple, enfermé quatre cents ans, caché, muré, interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale, que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce XIVe siècle, si, m'attachant aux procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile? Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques, l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine, épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique, l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut souvent reprendre et démentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains. Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés, aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur. L'avénement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant commerce des laines en Angleterre et Flandres, c'est ce qui permit aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie mercenaires, soldées. La révolution économique rendit seule possible la révolution militaire, qui, par le rude échec de la chevalerie féodale, prépara, amena la révolution politique. Les tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout cela. C'est le petit côté.

À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume, l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai l'importance et qu'on a publiés plus tard.

Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de toutes parts.—Littérature et art, commerce, mille révélations indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit central.—Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.

Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.—On ne donnait guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne, explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de l'idée.

Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects. Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III. Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides, qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret. Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de la Révolution économique, de l'avénement de l'or, du juif et de Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très-mercantile du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent la chevalerie. Grande révolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat, ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef, à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors, Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa constitution, admirable de précocité,—ajournée, effacée par la petite sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de Charles VI.

J'ai défini l'histoire Résurrection. Si cela fut jamais, c'est au IVe volume (le Charles VI). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors, sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans la Sorcière, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y dansent,—non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,—mais dans une douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder. Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité d'une base, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd tonnerre du cœur.