Leurs idées, à l’origine, ne sont nullement discordantes ; elles ont le même point de départ : l’humanité, la pitié, la vue des extrêmes misères. L’ardent foyer en fut Lyon, d’une part, où vivait Fourier ; de l’autre, la Picardie, patrie de Babeuf ; et le profond centre du monde, la commune de 93, où Chaumette, son apôtre, accueillit les socialistes de Picardie et de Lyon.
Le peuple mourait de faim. Du papier, des lois, des clubs ne suffisaient pas. Il fallait du pain. Trois pensées surgirent du cœur. Quelque opinion qu’on ait des fameux utopistes, il faut dire que leurs systèmes, leurs excentricités même sortirent d’un cœur admirable, de l’élan le plus généreux.
Babeuf, dans ses premiers ouvrages, fort sage, encore éloigné de l’impossible utopie qui le mena à la mort, ne demande (comme Chaumette) que le partage des terres désertes qui surabondaient, le partage des communaux pour les rendre productifs. Le Droit est sa base unique, le droit universel des hommes « à la suffisante vie. »
Saint-Simon veut le Progrès. Le progrès immédiat pour lui, c’est de faire passer la terre des mains nobles, oisives, aux mains laborieuses et fécondes, de la mettre en menues parcelles, à bas prix, pour le paysan. De là ses spéculations, si désintéressées, sur les biens nationaux. De là aussi son fanatisme pour la Science, cette religion positive qui va centupler les forces de l’homme, ses ressources, ses moyens de bonheur.
Fourier rêve l’Harmonie. Né vers le Jura, il connut ses humbles mais admirables associations fromagères. A dix-huit ans, la vision du Palais-Royal, à Paris, éblouissant d’arts, du noble enseignement du Cirque, le saisit, lui donna un songe du phalanstère de l’avenir. Mais rien n’agit plus sur lui que le brûlant milieu de Lyon, ses fraternités ouvrières. Le socialisme était là chez lui, et déjà ancien chez les Vaudois lyonnais, les Pauvres de Lyon. Il avait eu comme un saint, une légende en 93 (dont je parlerai tout à l’heure). C’est Lyoni[4], surtout qui fit Fourier. Il y vit l’excès des maux et il y chercha les remèdes. Son rêve d’harmonie tourna vers la société agricole, vers les fraternités rustiques, dont il avait vu le germe au Jura. Sous forme de calculs bizarres, il devint un grand poète, le poète de la faim. « La suffisante vie » de Babeuf ne suffirait à celui-ci. Mille ans de faim sont en lui, et il aurait en pitié les tables de Gargantua. Il tire de l’association les miracles de l’abondance, fait asseoir toute la terre à un prodigieux banquet.
[4] Voir le Banquet tiré des papiers intimes.
La terre ? Mais c’est peu de chose. Il faut qu’elle soit si heureuse que le bonheur en regorge dans toutes les planètes voisines et dans les globes infinis que nous devons traverser.
On ne comprendra jamais la France en 93, le crescendo de ses misères accumulées de siècles en siècles et pesant alors du poids du temps qui était derrière, tant qu’on n’aura pas écrit un terrible livre qui manque : l’Histoire de la faim.
« Quoi donc ? Ce qu’on a dit du progrès serait faux. »