Non. Mais observons deux choses :
1o Le progrès n’est point du tout une ligne droite et suivie ; c’est une ligne en spirale qui a des courbes, des retours énormes sur elle-même, des interruptions si fortes qu’il ne recommence ensuite qu’avec peine et lentement ;
2o En bien des choses où les maux ont diminué, la sensibilité augmente. Moins endurci, on a bien plus l’impression des douleurs présentes, les regrets, les soucis, les craintes.
Voilà ce que j’ai observé tout le long de ma grande histoire, en traversant tant de famines. Je voyais, en avançant, un sens se développer, celui des besoins, des misères. Oui, on souffre davantage à mesure que vient le temps. On prévoit mieux, il est vrai, mais on est de plus en plus affiné pour la douleur.
Les animaux meurent sans bruit. La faim qui revient souvent, la très faible alimentation qui use, atténue, alanguit les facultés digestives, rend scrofuleux, rend phtisique, mais tue assez doucement. On se déshabitue de vivre. On se dit : « Pourquoi manger ? » C’est ce que nous avons vu (peu après 1860) dans l’extinction immense des tisserands de Normandie. C’est ce que nous comprenons des grandes extinctions d’hommes qui moururent en silence dans le lointain moyen âge.
Vers 1300, lorsque le serf ne paya plus seulement en denrées, mais en argent, la piqûre du désespoir fut atroce. Tout eût fini sans la leçon de Satan (qui fut le Malthus d’alors) : « Peu d’enfants et beaucoup de blé. Supprimer les bouches inutiles. N’engendrer plus pour la mort. »
Louis XII nous remonte un peu, Henri IV nous remonte un peu. Mais quelle rechute terrible avec la guerre de Trente ans, avec le vampire Mazarin ! Un chiffre certain, authentique, dit qu’une terre qui, sous Henri IV, rapportait 2500 livres, n’en donne plus sous Mazarin que 400. (V. Feillet.)
Il y eut dix années meilleures, de l’avènement de Colbert jusqu’à la guerre de Hollande (1661–1670). Mais après, un nouvel état de misère et d’épuisement. Boisguilbert, dans ses préfaces, dit lugubrement : « Plus d’huile à la lampe. » L’année 1709 parut être le décès de la France. Ce qu’en raconte Duval dans ses Mémoires fait horreur. A peine se remettait-on que la grande débâcle de Law nous fit enfoncer de nouveau.
La nourriture insuffisante ramène, au XVIIIe siècle, ce détraquement des nerfs que l’on vit au XIVe (dans la danse de Saint-Gui), les convulsions de Saint-Médard, si près de l’épilepsie. Les plaisanteries des Anglais sur les grenouilles françaises, le peuple maigre, ne sont que trop bien fondées. Dans la classe la plus connue, celle des gens de lettres, on voit des misères incroyables. On voit Rousseau, sans asile, coucher dans une grotte, près Lyon. Diderot nous conte qu’un jour il s’évanouit de faim…