Cependant l’industrie naissante, les étoffes de Lyon, sous Colbert, sous Louis XV le meuble, les arts charmants de Paris qui alors conquirent l’Europe, augmentaient la population ouvrière des grandes villes. L’ouvrier travailla en chambre. Quoi donc ! il avait une chambre ? La mansarde avait été créée sous Louis XIV. On ne fut plus entassé dans un malpropre pêle-mêle. Le vieux communisme cessa. On eut un chez soi, et, dès lors, une femme et une famille, souvent de nombreux enfants.
Ainsi, ce progrès moral fut un progrès d’embarras. Comme on sentit mieux la misère dans les mauvais temps de chômage ! Dans les macabres d’Holbein, la mort semble joyeuse et légère, tout heureuse de n’exister plus. Mais l’homme-famille, grand Dieu ! les épreintes de la faim lui sont devenues sensibles ! les mères !… Elles auraient passé à travers le fer et le feu !… On le vit le 6 octobre, quand elles allèrent à Versailles prendre, au milieu de leurs gardes, le boulanger, la boulangère, et les ramener à Paris. On le vit dans toutes les grandes journées de la Révolution. Ce sont les femmes, les mères qui les rendirent plus furieuses. Et, quand les hommes furent las, elles seules persévérèrent. Il y eut des jours terribles où l’on ne vit que des femmes ; alors nul cri que la faim.
J’excuse Quesnay d’avoir tout vu dans la terre, d’avoir fait de l’Économie comme une religion de l’agriculture. Mais tous ces appels à la terre ne pouvaient être entendus d’elle. Le fisc, sous Louis XIV, ayant saisi, vendu, détruit tous les troupeaux, plus d’engrais. L’épuisement alla croissant. Le voyageur Arthur Young traversa de vastes terres abandonnées. Pourquoi ? Un chiffre l’explique (Doniol, 433). La moitié du champ, chaque année, devait rester au repos, et la moitié cultivée, ne rendait que quatre fois la semence. Tirez de là l’impôt, la dîme, les taxes seigneuriales, rien ne reste pour manger. Nulle raison de cultiver.
Mais voilà 89… Sans doute nous sommes sauvés. Au contraire : la France subit une chose inouïe. Pendant deux ans, point de culture. C’est une opération terrible en l’histoire naturelle de se métamorphoser, de changer de peau. Il y a de quoi en mourir. Cet entr’acte dans la culture a lieu quand la terre n’est plus au clergé, à l’émigré, et n’est pas encore vendue, divisée au paysan. Il y eut sur des espaces immenses interruption du travail, attente. Mais la vie n’attend pas. La faim, surtout dans les villes, atteignit la limite extrême où elle soit arrivée jamais.
La vue de ces cruelles misères était pour le cœur un supplice. La faim crée des maladies ; mais le spectacle de la faim fit aussi une maladie, très nouvelle et propre à ce siècle, la furie de la pitié. L’humanité fit des appels insensés à l’inhumanité même, à la mort, au grand médecin, qui semblait pouvoir d’un coup guérir tous les maux de ce monde. Marat qu’on saignait sans cesse et qui ne voyait que du rouge, fut un philanthrope atroce. Châlier, un saint de la Terreur, qui ne fut cruel qu’en paroles, mais qui eut au cœur un amour infini des pauvres et de tout ce qui souffrait, effraya Lyon de son délire. Son ami, le riche Bertrand, donna tout et vint à Paris s’unir à Chaumette et à Babeuf.
CHAPITRE II
BABEUF.
Bertrand arriva de Lyon, et Babeuf de Picardie, à peu près au même moment. Tous les deux se rallièrent non aux Jacobins, mais à la Commune, à Chaumette. Ils le trouvèrent dans la crise épouvantable de Paris qui mourait de faim. Chaque jour il devait répondre aux foules désespérées qui, comme un élément aveugle, venaient heurter à la Grève, en criant : « Du pain ! du pain ! » Le bureau des subsistances, où se précipitaient ces foules, avait pour secrétaire Babeuf.
L’inaltérable douceur de Chaumette, sa prodigieuse patience, amortissaient quelque peu le choc de ces vagues humaines. Pendant trois longs mois entiers, juin, juillet, août, où les Comités ne firent rien, il soutint ce flot. Avec quoi ? avec des paroles, des projets, des plans de réformes. Il nourrissait ce peuple misérable, mais intelligent, des prospérités à venir. Les registres de la Commune (voy. Archives de l’Hôtel de Ville) sont chose admirable et sacrée[5]. Il n’y eut jamais une administration plus inquiète du bien du peuple, qui, du plus haut au plus bas, à ce point sentît, prévît tout. Depuis la réforme des hôpitaux jusqu’au Musée du Louvre, au Conservatoire de musique, sa paternité embrasse toute la vie populaire. Une seule chose manquait, le pain.
[5] Ces registres ont été brûlés, en 1871, dans l’incendie de l’Hôtel de Ville. Ce qu’on en trouve ici, est d’autant plus précieux (1880) A. M.