Ce qui calmait le plus le peuple, c’était le désintéressement connu, la sobriété fabuleuse de ses magistrats. Jacques Roux, membre de la Commune, et ses amis, ses disciples, refusèrent obstinément tout salaire, celui qu’on donnait même pour l’assistance aux sections. Ils jeûnaient avec le peuple. Le secrétaire des subsistances, Babeuf, avait la vie austère du plus rigide stoïcien. Lui, sa femme et son enfant, ils ne mangeaient que du pain. La femme et le fils travaillaient, aidaient le père. Ce fils (Émile, élevé d’après l’Émile de Rousseau) garda toujours la forte empreinte de cette haute austérité, du plus ardent patriotisme. Quand l’étranger entra en France, il monta sur la Colonne et il se précipita.
Babeuf était d’un pays que j’appelle le midi du Nord, la Picardie, race inflammable, où abondent les cœurs généreux (citons Camille Desmoulins, qui commence la Révolution, et Grainville qui la finit par l’épopée du Dernier homme.) Ce sont des populations très bonnes. Qui jamais en bonté, en charité, en pitié, surpassa les femmes picardes ? Babeuf fut atteint du mal qui perdit Châlier, tant d’autres, la pitié violente, active, qui ne s’égare point en discours, mais veut, en acte et en fait, mettre ici-bas un régime d’humanité, de justice.
Il était de Saint-Quentin. Tout ce qu’on sait de sa famille, c’est que son père, au service de l’étranger, éleva le philanthrope Léopold, duc de Toscane. Ce serait donc d’un Babeuf que Léopold aurait reçu les idées philosophiques, économiques, de la France ? Ce père était-il un disciple de Quesnay, de l’école économiste de la terre ? je le croirais. Car je vois son fils, orphelin de bonne heure, qui se fait l’homme de la terre, arpenteur et géomètre, faiseur de terriers, comme on disait. Dès seize ans, il est plongé dans les archives seigneuriales, et prend à fond la connaissance du régime d’iniquité qui fait faire la Révolution.
Ce qui le choquait le plus, lui était intolérable, c’est la manière monstrueuse dont on imposait la terre, dont on répartissait les taxes. En mettant d’abord à part les biens des privilégiés, on retombait cruellement sur le simple cultivateur. Il n’était point appelé à donner des renseignements pour éclairer les collecteurs. Ceux-ci déchargeaient leurs biens, déchargeaient ceux de leurs amis, en surchargeant tout le reste. Pour la vérification, ils s’assemblaient au cabaret avec les notables du lieu, bâclaient tout parmi les pots (Bab., Cad. 37). Babeuf, en 89, écrit son premier livre, Cadastre perpétuel. Livre très bon, très modéré. Il part des idées de Rousseau, de Raynal, sur le droit de tous à la terre ; mais, en pratique, il ne demande que des choses fort applicables. « Je ne prétends pas rétablir la primitive égalité, dit-il, mais je dis que les malheureux pourraient la redemander si les riches persistaient à refuser des secours, et les secours honorables qui conviennent à des égaux. » Le premier c’est l’éducation ; uniforme, égale pour tous.
Rien n’indique qu’il ait connu Morelly. Son livre n’est point communiste. Il reconnaît partout le droit de propriété. Il explique le but de l’impôt. La société qui lève l’impôt, doit l’employer à protéger et les actes de l’industrie actuelle, et les fruits de l’industrie antérieure qui amassa les capitaux. Seulement, dit-il, le rentier doit payer double.
L’ouvrage présenté à l’Assemblée Constituante, fut bien accueilli, loué. Il est de 89, mais postérieur évidemment aux décrets du 4 août, à la renonciation aux droits seigneuriaux. C’est le seul point où Babeuf soit vraiment révolutionnaire. Il y parle des promesses qui doivent être réalisées, qui ne peuvent rester de vains mots.
Son fort bon portrait gravé (1790), de figure très résolue, d’œil ferme, de grand nez, décidé, indique assez l’homme d’action qui veut réaliser le droit, le rigoureux géomètre de justesse et de justice.
Il avait pris au sérieux les lois que faisait l’Assemblée. Il ne laissa pas dormir ces fameux décrets du 4 août. Le pauvre paysan picard continuait de payer. Babeuf l’avertit de son droit. Il y eut alors sur la Somme ce qu’on nommait insurrection, et ce qui n’était après tout que l’exécution de la Loi. La suppression des gabelles fut de même, grâce à Babeuf, exécutée à la lettre ; les préposés furent chassés. De là un procès terrible en 90. Il est jugé à Paris. Babeuf acquitté devient populaire. Il est nommé administrateur de la Somme (au 10 août 92).
Mais là, il a le secret de mettre contre lui tout le monde. Dans la terrible misère où l’on était, il propose de partager, cultiver les biens communaux, ces landes qu’on laissait stériles. Les plus indigents, pour paître une chèvre, aimeraient qu’on laissât à la vaine pâture, au désert, des terres de demi-lieue carrée. Les gros du pays ameutèrent contre lui ces masses aveugles. La rage alla jusqu’à mettre sa tête à prix. On l’aurait traqué, tiré, tué, comme une bête sauvage.
En juin 93, il se sauve à Paris, à la Commune où on le place au bureau des subsistances. Pendant ce temps, dans la Somme, sans l’avertir, l’appeler, on tramait sa perte. On arrangeait, on machinait contre lui un procès faux.