Excepté Pichegru en Hollande, tous furent fidèles à cet esprit, surtout par zèle de la propagande républicaine, considérant la guerre comme un apostolat de la liberté. Dugommier dans l’aride dénûment des Pyrénées, Masséna et Schérer, dans les Apennins décharnés de Gênes, subirent d’affreuses privations pour ne pas changer de système, pour ne pas décourager l’éveil de la pensée républicaine qui se faisait en Italie. Ils ne demandaient qu’à la France. Schérer, par ses sollicitations incessantes, était l’horreur des bureaux. Il donna sa démission, et l’on chercha un général au rabais qui s’engageât à vivre sur l’Italie.

Quand on songe que le Directoire ne put trouver deux cent mille francs qu’il fallait pour passer le Rhin, on conçoit son embarras pour l’Italie. Où trouver des spéculateurs assez hardis pour s’engager à nourrir dans les commencements du moins notre armée, même celle des Pyrénées que la paix avec l’Espagne permettait d’y joindre ? En ce moment l’Angleterre faisait un effort immense d’argent pour nous lancer l’invasion de deux cent mille Autrichiens. Rien n’était plus propre à affaiblir, détourner ce torrent que d’inquiéter l’Autriche pour son Milanais, pour son allié le Piémont. C’était œuvre patriotique que d’opérer cette diversion.

Je dirai tout à l’heure les noms des banquiers audacieux qui ne craignirent pas de faire de telles avances à un gouvernement insolvable. J’ai connu un de ces héros, et la correspondance officielle de Napoléon nous donne les noms de tous, qu’on verra tout à l’heure.

Pour la plupart, cela paraissait téméraire ; c’était un pont de Lodi en finances. Mais les banquiers de ce temps étaient hommes d’imagination, vrais poètes en affaires ; et ils aimaient les grandes choses.

Ils réfléchirent que l’Italie était une mine non exploitée, plus intacte que l’Allemagne. Outre ses richesses agricoles et de tout genre, elle avait de grandes réserves métalliques dans les Trésors de ses églises, dans ses vieux monts-de-piété, de plus, des galeries sans prix et d’inestimables tableaux, d’anciens et curieux bijoux dont l’art charmant décuplait la valeur.

Le moment leur semblait venu de mettre la main là-dessus. La guerre d’Espagne finie, on pouvait renforcer l’armée des Alpes par celle des Pyrénées. Avec cette adjonction, la victoire était certaine. Ces Pyrénéens qui venaient, et qui la plupart avaient été formés dans les 8,000 grenadiers de Latour d’Auvergne, comme le colonel Rampon, le chef de bataillon Lannes, etc., étaient les hommes les plus militaires qui furent et seront jamais.

La difficulté était celle-ci. Ces héros n’étaient point administrateurs. Sauraient-ils recueillir, exploiter les fruits de la victoire ? sauraient-ils continuer cette grande spoliation ? Il y fallait une bonne tête, et un militaire financier.

Les banquiers songèrent à leur ami, le général de Paris. Il était visiblement l’homme qu’il leur fallait. Sa correspondance le montre, en ces sortes d’affaires, aussi entendu qu’il était ambitieux. Si ce maigre visage Corse fuyait l’argent et refusait de se faire part, c’est qu’il aimait mieux prendre tout.

Ce qui le favorisait fort, surtout auprès du simple et honnête Carnot, c’était la modération qui l’éloignait des Jacobins. Carnot, qui les avait tant servis, en avait maintenant horreur, et voyait partout le visage de Robespierre. Les Jacobins ressuscités, rouvraient alors leur club et parlaient d’impôt progressif qui eût atteint les riches. Plusieurs d’entre eux se rapprochaient de leur ancien ennemi Babeuf. Les théories de celui-ci, son partage égal des terres effrayaient tout le monde, et cela bien à tort, dans un temps et dans un pays qui avait tellement étendu la propriété, tellement multiplié ses défenseurs. Au milieu de cette panique, on sut gré au général de Paris de fermer le nouveau club des jacobins.

Dès lors, toute la réaction vint assiéger Carnot pour que cette épée tutélaire, ce sauveur de la société, eût l’armée d’Italie. Carnot dut hésiter. On avait fait en Espagne un passe-droit étrange à la mort de Dugommier, en lui donnant pour successeur, non Augereau, brave et bouillant jacobin, mais le sage et froid Pérignon. Augereau ne réclama pas ; il passa sans murmurer à l’armée d’Italie sous le grand Masséna, et ils gagnèrent ensemble la belle bataille de Loano. Masséna était l’homme et du pays et de l’armée, et le premier de tous pour la guerre des montagnes. En revanche, très patriote. On le dit jacobin. Cela détermina Carnot. Il crut Barras et préféra ce bon jeune homme qui n’avait de fait d’armes que Vendémiaire, mais qui avait fermé les Jacobins. Bonaparte lui sembla son élève et son fils, le fils de la famille. Dans ses lettres, nous le verrons se recommander à madame Carnot.