Il s’était déjà glissé « à quatre pattes » au bureau topographique du comité de salut public, dans la section des plans, où le mit un officier girondin, Doulcet de Pontécoulant. Il s’y introduisit par un roman qui n’inquiétait personne : il offrait de s’éloigner, d’aller à Constantinople pour former l’artillerie des Turcs. Une fois au bureau, il ne parla plus des Turcs, mais de l’Italie, apporta coup sur coup, des plans de campagnes merveilleux. Il y parle comme d’une chose simple, non seulement de prendre le Piémont, le Milanais, mais toute l’Italie, y compris Rome et Naples, et plus que l’Italie, de passer les Alpes, d’aller à Vienne. Ces romans plurent fort à Carnot, qui, comme on sait, était poète, crédule, et, sous forme mathématique, homme d’imagination. Bonaparte qui, comme on verra, dans sa campagne de 95, n’alla ni à Rome ni à Vienne, le leurra avec ces grands mots. Il en abuse par des menteries grotesques jusqu’à parler d’un équipage de ponts qu’il aurait commandé en 94, dans sa petite campagne de Gênes, pour passer le Pô, le Mincio, etc. Mais il allait si vite dans sa pétulante ambition, qu’écrivant à son frère, au lieu de dire qu’il est protégé de Carnot, il dit : « Ils ne veulent plus me laisser aller en Turquie. Je suis attaché à ce bureau, à la place de Carnot. » (Voir sa corresp. 4 fructidor an III, et les Mémoires de Pontécoulant.)
Sorcier, prophète, visionnaire, nullement pris encore au sérieux, il agissait, sans qu’on s’en défiât, par certaines adresses sur le terrain des intérêts présents.
La Convention finissait. Les cinq Directeurs qui arrivaient étaient gens de mérite, mais la plupart étrangers aux affaires. On les a cruellement maltraités dans l’histoire quoique (dit madame de Staël), dans la première année, ils relevèrent fort la France. Et dans la dernière, ils eurent le succès de repousser de l’Europe Suwarow, les armées du Danube et de la Russie (la Russie fanatique d’alors, cruellement ensauvagée par les massacres récents de Pologne et de Turquie). Si la France n’eût été occupée de la vaine expédition d’Égypte, elle aurait vu que, par cette victoire de Zurich qui ferma l’Occident aux Barbares, Masséna fit autant peut-être que Thémistocle à Salamine.
N’importe, le Directoire était né pour la mort, étant sorti de la défunte Convention. Il naissait désarmé, n’ayant ni le fer, ni l’argent. Le glaive était usé, la justice impossible. On n’osa fusiller, même le traître Pichegru.
Le vide du Trésor imposait cette chose effroyable de renvoyer d’un coup 300 000 soldats, et 23 000 officiers (Mém. de Carnot.) avec une demi-solde qu’on ne pouvait payer.
Le gouvernement révolutionnaire avait supprimé les impôts les plus productifs, ceux de consommation, qui seuls atteignent le grand nombre. Et l’on ne pouvait les rétablir sans affronter d’immenses révoltes qu’on n’eût su réprimer.
A nos vingt milliards d’assignats, la contrefaçon anglaise (au rapport de Puisaye qui la dirigeait) ajouta vingt autres milliards. Donc, le Directoire marchait à une immense banqueroute dont il n’était nullement coupable. Il est ridicule de compter parmi les causes sérieuses de ruine les prodigalités du gouvernement (le moins coûteux qui fut jamais). Quatre des cinq directeurs vivaient comme des anachorètes, comme les saints de la Thébaïde. Pour Barras, dont on parle tant, son luxe aurait été la plus mesquine simplicité de ce temps-ci. Ce qui est seulement probable, c’est que ses maîtresses recevaient des pots-de-vin, des épingles, de certains fournisseurs.
Le vrai mal, la grande cause de l’indigence publique, non seulement ici, mais partout, c’était l’effroyable appétit de ce grand monstre : la guerre. Si l’Angleterre, reine des mers, reine des Indes, et d’une industrie qui allait centupler ses richesses, se plaignait tant et recourait à ce misérable expédient de la fausse monnaie, qu’était-ce donc de la France ? A tout cela qu’opposait-elle ? Une seule chose : la propagande républicaine, les promesses de la liberté et de l’égalité civile. C’était son seul trésor, son espoir d’avenir. Tout esprit judicieux le sentait. Les vrais politiques, comme Hoche en Allemagne, dans leurs plus pressants besoins, forcés de lever des contributions, les levaient par des magistrats du pays, les faisant ainsi juges eux-mêmes et de la nécessité, et de la juste mesure où ces contributions de guerre remplaçaient les anciens impôts, en laissant un grand bienfait, la justice égale, la suppression des privilèges. Ainsi firent Kléber, Marceau, Desaix, cette grande armée du Rhin, l’honneur éternel de la France. Privée de tout en 93, l’hiver, et mourant de faim, on a vu qu’elle fusilla un soldat qui avait pillé. (Papiers du général Moreaux).
Cet esprit d’abstinence et de ménagement pour les peuples avait souvent fait adorer les nôtres. Exemples, Marceau, Desaix, Championnet, libérateur de Naples.