Titre fort dangereux dans le cataclysme du 9 thermidor. Mais de même qu’il s’était lavé en 93 de la protection du roi, il renia fort et ferme en 94 ses protecteurs, les Robespierre, s’excusa de cette amitié.
CHAPITRE V
MISÈRES. — INTRIGUES AVANT ET APRÈS VENDÉMIAIRE.
Il revint à Paris, mais aux premiers six mois, il dut faire la taupe, se laisser oublier, ne pas trop montrer un protégé des Robespierre. Alors il ne voyait que des artistes bienveillants, bienfaisants, comme Talma, qui l’aidaient quelque peu. Il jetait un œil d’envie sur l’heureuse situation de son frère Joseph, bien marié et qu’il voulut attirer à Paris avec ses capitaux. Souvent il lui propose de lui acheter une terre, ou bien de spéculer ensemble, comme beaucoup faisaient, au moins comme principaux locataires pour sous-louer des hôtels, des maisons.
A cette époque, ne pouvant jouer un rôle public, il commençait à se faufiler chez certains financiers, aimables et charitables, qui ont été plus tard les principaux instruments de sa fortune.
En 95, plus hardi, il commença d’assiéger les bureaux. M. de Reinhard m’a conté qu’étant alors chef de bureau au comité du salut public, il vit parmi la foule des solliciteurs cette figure fantasmagorique. Il y fit d’abord peu d’attention, mais elle lui revint, et lui resta trois jours devant les yeux.
La guerre était alors aux mains du girondin Aubry, qui se défiait, non sans raison, de l’ami des Robespierre ; il lui offrit de le placer en Vendée sous la main du général Hoche, qui eût pu contenir un si dangereux intrigant. (Voir Savary, t. V, p. 227, août 95).
Il refusa, ne voulant pas faire la guerre aux royalistes, qui peu à peu revenaient sur l’eau.
La manière cynique dont il entra chez madame Tallien indique assez l’effronterie et l’adresse italiennes du personnage. Il se présenta comme un officier destitué, déguenillé, qui même, disait-il, n’avait pas de culotte. La loi avait accordé du drap pour en faire, mais seulement aux officiers en activité, et nullement aux officiers réformés comme Bonaparte. Madame Tallien rit, appuya la demande.
Bonaparte, ayant des culottes, se faufila dans les salons, surtout chez madame Tallien, salon mixte, où peu à peu dominaient les aristocrates. L’ex-jacobin s’y faisait souffrir par certaines bouffonneries auxquelles son air lugubre, avec son baragouinage italien, donnait un effet irrésistible. Cela lui permettait de jouer encore un double jeu. Dans telle lettre, il est patriote et parle de la belle victoire de Quiberon. Mais chez madame Tallien il joue un autre personnage. Un jour qu’il y faisait le sorcier et disait à chacun sa bonne aventure sur l’inspection des mains, il voit entrer le vainqueur même de Quiberon, Hoche, qui ne savait pas combien ce salon était changé, et qui, à l’étourdie, se trouva fourvoyé parmi ces royalistes. Le sorcier vit la situation et le succès qu’il pouvait avoir s’il usait de son rôle pour insulter Hoche sans qu’il pût se fâcher. Il dit en lui regardant les mains : « Pour vous, général, vous mourrez dans votre lit. » Parole à deux tranchants : insultante pour le militaire, mais à qui la ténébreuse figure du bouffon donnait un sens sinistre. Les royalistes rirent, espérant dans la prophétie ; on sait que quatre fois ils tentèrent de l’assassiner.
Le succès fut complet. Le Jacobin fut réhabilité. Et, dès-lors, comme homme modéré, ou plutôt incolore, il rentra dans le monde des honnêtes gens, put parvenir à tout.