Ce siège commencé par Couthon, c’est-à-dire par Robespierre même, lui fut ôté par l’Assemblée, et confié à Collot d’Herbois. Robespierre y gardait Salicetti, son homme, qui, suspecté, à son tour, se fit envoyer avec Bonaparte au siège de Toulon.

Bonaparte avait eu l’avantage de voir au siège de Lyon les deux partis, robespierriste et maratiste. Il sut que les deux députés principaux qui étaient à Toulon, Fréron, Barras, étaient, comme l’Assemblée même, peu favorables à Robespierre. Ils s’intitulaient maratistes, nom sous lequel se cachaient alors les amis de Danton. Cela le décida. Sans se souvenir des robespierristes, qui l’avaient sauvé, il s’intitula maratiste, et s’arrêta en route pour faire une brochure qui lui conciliât ses nouveaux protecteurs, Barras, Fréron. Comme leur saint était Marat, dans la brochure, Marat est l’homme raisonnable, l’homme sensible. Cela le présenta très bien à Barras, qui dit dans ses Mémoires l’effet favorable qu’eut sur lui cette petite figure jaune et convulsive. Il crut voir Marat même. « Comment, dit-il, n’aurai-je pas aimé Bonaparte ? Il ressemblait tant à Marat, que j’avais adoré[34] ! »

[34] Cette ressemblance de Bonaparte jeune avec Marat, et le caractère mauresque de sa physionomie d’alors, s’expliqueraient fort bien si, comme le croit G. Sand (Voyage à Majorque) les Bonaparte étaient originairement de cette île. Le père de Marat ou Mara, était un Espagnol, longtemps réfugié en Sardaigne, qui alla s’établir en Suisse, épousa une Neufchâteloise, dont il eut le célèbre Marat.

Dans les Mémoires militaires, et dans les lettres (la plupart suspectes que l’on trouve en tête du recueil officiel de la correspondance), beaucoup d’événements du siège sont omis ou défigurés. Il y prend par inadvertance un ton absolu, impératif, qu’un si petit garçon ne pouvait avoir alors. Il tait parfaitement la grande part qu’y eut Masséna. Il se moque des représentants ses patrons et protecteurs. Il fait dire au vieux Dugommier, le vieillard héroïque, ce mot ridicule : « Je suis perdu ! » Enfin il cache la vraie cause du succès. On manquait de canons à longue portée. Lui qui venait du siège de Lyon, dit qu’on en avait laissé devant cette ville qui pouvaient descendre le Rhône. De là le succès.

Après Toulon, on l’envoya avec Salicetti en Corse, contre son maître Paoli et les Anglais. Mais il n’y put rien faire et se réfugia à l’armée d’Italie. Les maratistes ou dantonistes, Fréron, Barras, n’y étaient plus. Elle était sous Robespierre jeune, Bonaparte, sans hésiter, se fit robespierriste et jacobin.

L’homme principal de l’armée était l’illustre Masséna[35]. Ce grand soldat, le premier du monde pour cette guerre des montagnes où il était né, n’avait pourtant pas les arts de ruse que voulait la situation. La difficulté qui arrêtait était la neutralité de Gênes et la crainte de la violer en passant sur son territoire pour joindre l’armée ennemie. Ni les représentants ni le comité de salut public ne savaient comment s’y prendre. Le banquier Haller, qui devint un ami de Bonaparte et plus tard son homme en Italie pour la spoliation de Rome en 99, donna un expédient : ce fut de proposer la fourniture des vivres de l’armée aux négociants mêmes de Gênes : cette spéculation lucrative tenta les Génois et leur fit fermer les yeux sur la violation de leur territoire. Bonaparte, ainsi piloté par Haller et Salicetti, plut à Robespierre jeune autant qu’il avait plu l’autre année à Barras.

[35] Napoléon ne le compte pas ; il dit : « Tout était à faire dans cette armée, les choses et les hommes » (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 271). A. M.

Il ne travaillait qu’avec lui, et le jeune homme se trouvait, en réalité, général en chef. L’idée fort simple qui venait à tout le monde, c’était de quitter ces montagnes pelées de Gênes, d’entrer dans la riche Italie et de s’y faire nourrir. Mais pour cela, il eût fallu réunir deux armées. Robespierre s’en faisait scrupule, et, loin de là, il affaiblit encore l’armée d’Italie de dix mille hommes, qu’il envoya au Rhin. Donc, on dut se borner. On attaqua Oneille sur la côte, entreprise facile dont on chargea le favori Bonaparte, tandis que, à travers les neiges (au 10 Mars), on envoyait Masséna aux montagnes.

Masséna échoua, n’étant pas appuyé par ses colonnes latérales, qui ne purent le rejoindre. Bonaparte, au contraire, en plaine eut un succès facile qu’on fit beaucoup valoir. Ainsi tout allait bien pour lui, et il était dans une telle faveur, que le frère de Robespierre lui proposait, dit-on, la place du commandant de Paris, Henriot, qu’on pouvait appeler général de la guillotine.

Cette si grande faveur l’affranchissait du patronage de son ami Salicetti, qui s’avisait aussi, dit-on, d’être enfin jaloux des bontés de sa femme pour Bonaparte. Il appuya un moment une dénonciation de Marseille contre lui, mais n’insista pas pour qu’il fût envoyé à Paris. Bonaparte resta à l’armée, et dans le bon renom d’être un excellent Jacobin.