[33] « Il savait à quel point la religion soutient la royauté » dit madame de Rémusat. J’aurai plus d’une occasion de montrer combien ses jugements sur Bonaparte, concordent avec ceux de M. Michelet qui n’a point connu son livre. Mais tous deux ont vécu dans ce temps, et dans des situations différentes ont pu le bien connaître. A. M.
En même temps, comme tous les jeunes gens d’alors, il lisait fort Rousseau. Étrange pêle-mêle, propre à mettre le chaos dans cet esprit désordonné. De là une torture morale, tant qu’il était sincère et voulait s’accorder avec lui-même. A quinze ans, il avait eu l’idée de se tuer, comme Rousseau « pour fuir ce monde méchant, pervers », qui n’était pas digne de lui.
CHAPITRE IV
DE ROYALISTE IL DEVIENT MARATISTE.
Les biographes de Napoléon, les compilateurs de ses lettres, nous le cachent soigneusement de seize ans à vingt-quatre. On parle un peu de son enfance, mais point de son adolescence. Cet âge le plus libre et le plus franc de l’homme où l’élan des passions empêche le plus dissimulé de tromper et de se cacher, on croit prudent de le laisser dans l’ombre. Le peu que nous en savons, c’est par voie indirecte, et d’ailleurs tellement scindé, que ces faits isolés par cela même restent obscurs. Eh bien, moi, au total, dans cette divination, je crois voir que ce jeune homme, orageux, volcanique d’apparence, fut au total ce qu’on appelle un excellent sujet, c’est-à-dire de bonne heure nullement obstiné dans les principes, mais sagement mobile, élastique, déterminé à monter à tout prix. Jamais homme de son âge n’eut, en si peu d’années, de tels changements, si subits et à vue, qui étonnent. Cette mobilité de mouvement ajoute à l’obscurité. A l’œil qui le suit de près, il va, vient sous la terre, il reparaît glissant et déroute l’observateur.
Cela est d’autant plus facile que, de 89 à 91, les nuances les plus générales, celles des constitutionnels, Feuillants, Fayettistes, étaient assez indécises pour que l’on pût éluder et ruser, et se faire tour à tour de différents partis. La pension qu’il tenait du roi, l’accueil de la société noble de Valence, où il était en garnison ne l’empêchèrent pas de se faire du club des Amis de la Constitution (plus tard les Jacobins). Cependant la cour, qui le favorisait comme bon Corse et loyal sujet, l’avait nommé capitaine en second. Il ne l’apprit qu’en Corse, où il était allé voir sa famille. A ce moment, comme partout, on y créait des gardes constitutionnelles que la cour recrutait, de Vendéens (comme la Rochejacquelein), ou de bravi, comme Murat, etc. Pour s’assurer la place de commandant qui vaquait, il eut l’audace d’enlever et de mettre chez lui le commissaire envoyé par l’Assemblée pour surveiller l’élection. Par cette place, il sacrifiait son grade en France, mais se désignait fortement aux faveurs de la cour. Louis XVI, en effet, fut si content de lui que, non seulement il lui rendit son grade (voy. Libri) ; mais il le nomma un an d’avance capitaine d’artillerie (pour le mois d’août 93 que le roi ne devait pas voir, puisqu’il périt le 21 janvier). Nul doute qu’alors il ne fût un chaud royaliste, car se trouvant à Paris chez son camarade Bourrienne et regardant par la fenêtre le peuple qui se portait chez le roi, Bonaparte fut ému de la Passion de Louis XVI, et dit à peu près comme Clovis pour la Passion de Jésus : « Oh ! si j’étais là avec les miens pour mettre en fuite cette canaille ! »
C’était en juin 92. On n’était pas loin du 10 août. Bonaparte, malgré ses démonstrations royalistes, sagement retourna à Valence attendre les évènements. S’il revint à Paris, ce ne fut qu’en hiver pour voir la nouvelle Assemblée, qui comptait parmi ses membres le Corse Salicetti, bon jacobin.
Pendant ce temps, ses biographes nous le montrent à Valence étudiant l’histoire des conciles, en faisant avec la fille d’une dame noble une plate idylle qui rappelle les Confessions et la jolie scène du cerisier. Par bonheur, nous avons d’autres documents ; nous allons aider leur mémoire.
Revenu à Paris, quel changement ! Il se retourna vers Salicetti, lui rappela que lui aussi était jacobin. Mais, peut-être, par malheur, au 10 août, on avait trouvé aux Tuileries la fatale nomination par laquelle le roi, qui lui payait pension, l’avait nommé d’avance capitaine. Il était en danger : on allait voir son rôle double. Donc, il s’accrocha fortement à Salicetti et à sa femme, qui dut être touchée de sa situation. Salicetti, qui, plus tard, fut jaloux, ne l’était pas alors. Il comprit que ce jeune homme, qui avait de l’esprit, du feu, serait une admirable recrue pour Robespierre. Il se mit en avant, le rassura. Le 9 janvier, il lui écrivit ce qu’on préparait (la mort de Louis XVI pour le 21), en ajoutant : « Vous pouvez ici compter entièrement sur moi ; et peut-être ne vous serai-je pas entièrement inutile. » (Voy. Libri, Revue des Deux Mondes.)
Cela était affreux pour un homme tellement favorisé du roi qui l’avait élevé lui et les siens, pensionné lui-même, et qui, dans ses derniers actes, l’avait gradé encore. Il fallait tout d’un coup s’endurcir cruellement le cœur. Peut-être la passion fit ce miracle, et l’influence de madame Salicetti. Sans doute aussi le danger et la peur. Salicetti fut admirable pour lui. Non seulement on lui conserva le bienfait de Louis XVI, le grade de capitaine, mais on le mit en activité. L’homme de Robespierre, Couthon, allait faire le siège de Lyon, avec des foules populaires. On avait peu de militaires, surtout pour l’artillerie. On envoya le nouveau capitaine, qui, pour son coup d’essai, dut tirer sur les royalistes, avec qui il était la veille.
Jamais les bonapartistes, dans leurs innombrables livres, n’ont parlé de cela. Et c’est lui, c’est Bonaparte qui, dans ses Mémoires militaires dit : « J’étais au siège de Lyon. »