Chose plus remarquable : il écrivait tout, non-seulement ses lectures, mais ses petits événements, tout ce qui lui arrivait, jugeant d’après l’adoration de sa famille et la haute faveur de ses maîtres, que rien de lui ne serait indifférent à la postérité.
Augmentait-il réellement ses connaissances positives ? On peut en douter. Ces professeurs religieux, et le minime Dupuy, ne pouvaient le mener loin. « Dans la science qu’il affectait le plus, en mathématiques, dit M. Libri, le point le plus élevé qu’il atteignit est relatif à la cycloïde. » En géographie, il resta dans une étonnante ignorance, croyant à trente ans que l’Égypte était tout près des Indes. Cependant, comme on le destinait à la marine, on lui avait fait lire de bonne heure une Histoire de l’Inde, théâtre des exploits tout récents de Suffren, de plus (dans Diodore) la description des merveilles de l’Égypte.
Au reste, ce qu’il apprit le mieux de ces Pères, ce fut leur grand art de conduite : dissimuler, patienter, et refouler son cœur. Il n’avait d’autre protecteur que M. de Marbeuf, tant accusé des Corses, comme le traître dont l’amitié fallacieuse avait surpris et livré leur pays. Il avait pu voir de bonne heure chez son père et sa mère le double jeu qui leur faisait si bien accueillir le tyran.
A quatorze ans, selon l’usage, il passa de Brienne à Paris, à l’École militaire. Mais en restant toujours fidèle au père Dupuy. Ce fut peut-être par ses sages conseils qu’il laissa là les brillantes perspectives de la marine et se rabattit sur l’artillerie. La marine était alors le roman de tous. Non seulement on parlait des fortunes incroyables des Clive et des Hastings, mais on savait qu’en France un officier de marine, l’ami de la Polignac, gouvernait la reine et le roi, les assujettissant à ses caprices colériques. Ce favori était l’idéal de nos officiers de marine, et de ceux qui prétendaient l’être. Plusieurs étaient de vrai mérite, comme ce Phelippeaux qui arrêta Bonaparte à Saint-Jean-d’Acre, et lui fit manquer et l’Égypte et tous ses rêves d’Orient.
Au milieu de ces jeunes nobles, altiers et insolents, l’élève du minime, avec sa douteuse noblesse italienne, dut avoir beaucoup à souffrir. N’importe ! tout en dissimulant, il les admirait malgré lui, et en garda quelque chose d’aigre et de cassant, de sauvage, qu’il porta aux armées, et qui, avant lui, y était ignoré.
Pour revenir, sa plus grande souffrance à l’École militaire, c’était qu’il était pauvre au milieu de camarades riches. Il empruntait, ne pouvait rendre. M. de Marbeuf, qui ne venait jamais en France sans le voir, l’aidait un peu sans doute. Cette situation le rendit fin, habile à capter la bienveillance de son protecteur. Un jour, un camarade lui annonce une visite : M. Marbeuf monte l’escalier. Au lieu d’aller à sa rencontre, Bonaparte reste à sa table, collé sur sa géométrie, ne voit rien, n’entend rien. Marbeuf entre, charmé de le voir si studieux, et bien près d’en pleurer de joie.
Il n’était pas toujours aussi sage. Se souvenant qu’à Brienne, il avait réussi par son opposition à ses camarades, il fit un coup d’audace imprudent, dangereux. En les voyant se plaindre, selon l’usage des collèges, d’être mal nourris, mal soignés, il hasarde un mémoire où il dit que l’on est trop bien. Ce jeune Caton écrit et offre aux directeurs un plan de réforme pour réduire le luxe et ramener l’établissement à de sages habitudes, plus convenables à la future vie militaire. C’était un tour à se faire étrangler ou bien jeter à l’eau, comme firent plus tard ses camarades officiers, bons nageurs, qui le repêchèrent, mais évanoui dans une convulsion.
L’imprudence du dangereux mémoire le servit toutefois. Ses maîtres, qui l’aimaient comme bon élève, voulurent éviter les querelles et le chassèrent honorablement en l’envoyant, avant l’âge, à l’école d’artillerie et au régiment de la Fère.
Ses biographes ici ne disent rien. Mais, par le peu qu’on sait, on voit qu’il restait bon sujet. C’est sans doute à Auxonne, à la mort de son père, qu’il hérita de sa pension (jusqu’en 1791, jusqu’à la chute de la monarchie). Pour alléger sa mère, il avait pris son jeune frère Louis et le logeait dans un petit cabinet. Un jour, il apprend que les prêtres effrayés veulent cacher leurs ornements d’église. Il leur offre le cabinet de Louis. Quelqu’un dit en riant : « Vous direz donc la messe ? — Pourquoi pas ? Je puis vous la dire tout entière. »
Il resta toute va vie attaché au catholicisme, comme religion de l’autorité[33]. Il y avait du goût. Il disait à Erfurt que, jeune officier, il avait étudié l’Histoire de l’Église gallicane, y puisant les principes de tyrannie royale qui soumettaient au trône l’autel même, et qui firent enfermer le pape par cet excellent catholique.