Comment un enfant d’ailleurs précoce, qui ne quitta la maison qu’à dix ans, put-il ne pas s’apercevoir du profond désaccord qui régnait entre les caractères opposés de son père et de sa mère ? Lui, vain, futile ; elle sombre, tragique, amère, hautaine. Dans une situation assez fausse, nullement humiliée, mais orgueilleuse et chimérique. Des visées par dessus les monts. Reine par sa parenté avec les Ornano, quasi rois dans l’occident de l’île, elle semblait tenir de cet Ornano, gouverneur de Gaston, qui, en assassinant Richelieu, Louis XIII, fut au moment de se faire roi de France.

En voyant l’effigie de la mère et du fils enfant, on est consterné de ce que le monde devait attendre de ces désespérés.

CHAPITRE III
BONAPARTE SÉMINARISTE.

A l’avènement de Louis XVI, Marbeuf, accusé par ses ennemis, attesta le parti français et fit venir en France son fidèle Charles Bonaparte, qui le justifia d’indulgence pour les paolistes. Il ne parvint pas à se faire nommer gouverneur de l’île. Mais on ne put lui refuser la grâce qu’il demandait pour son zélé défenseur, de faire élever ses enfants aux dépens du Roi.

Donc, le petit Napoléon, comme son aîné Joseph, amené au séminaire d’Autun, puis à la maison royale de Brienne (1779), tenue également par des prêtres, reçut d’eux l’éducation qu’on donnait aux jeunes nobles dans les écoles militaires.

Depuis l’expulsion des jésuites, elles étaient dirigées par des prêtres et religieux de tout ordre. L’enfant en arrivant là, et connaissant la règle pour la première fois, se montra tel qu’il était, avec la sauvage royauté qu’il avait dans la famille. Il fit la grimace au portrait de Choiseul qu’il aperçut, et grava sur un cœur de plomb qu’il avait : « Gênes ni la France n’y entreront jamais. » Il fallut qu’on lui apprît ce que c’était qu’un boursier, mis là par le bienfait du Roi.

Ces prêtres appliquèrent au nouveau venu la seule méthode d’éducation qu’ils connaissent et qu’on appelle jésuitique, et que pratique toute l’Église. C’est celle qui brise le mieux les âmes, fait des hommes souples et faux. Elle consiste en deux mots : châtier et dompter d’abord, puis flatter, amadouer. C’est cette méthode que Bonaparte lui-même dit employer dès sa campagne d’Italie, et que, devenu tout-puissant, dans les échappées mêmes de ses colères, il garda, comme secret de l’art des tyrans.

Les premières punitions qu’on appliqua à cet enfant si fier lui parurent si humiliantes, que ce fut l’effet d’un fer rouge. Il eut des convulsions et parut épileptique, accident qui se renouvela quelquefois dans sa vie. Il était à craindre qu’il ne haït ses maîtres pour toujours. Il se rapprocha d’eux, au contraire, devint l’élève favori. On s’aperçut alors qu’il était inutile de le châtier. Il l’était par ses camarades qui n’aimaient pas cette petite figure noire, muette (il ne parlait que l’Italien). On singeait son attitude bizarre, son air rêveur, où il semblait voir quelque chose d’étrange. Par un détestable calembour, au lieu de Napoléoné, on l’appelait Paille au nez, c’est-à-dire visionnaire.

Il suivait à l’italienne ses pratiques religieuses, ce qui semblait hypocrisie à ces petits philosophes. Cela achevait de le faire pour tous la bête noire, mais en revanche, le mit si bien avec ses maîtres, qu’il faisait tout ce qu’il voulait. Le sous-principal, un minime, l’abbé Dupuy, l’avait pris en affection et ne craignit pas d’ouvrir la bibliothèque à un si sage écolier. Là, le petit solitaire put faire, tout son soûl, des lectures brouillées, indigestes. Ces vastes lavages d’esprit seraient bien propres à faire des fous. Mais, généralement, même en tirant des notes et en quelque sorte des extraits, comme faisait celui-ci, ils passent par un crible, laissant subsister seulement le fonds des traditions d’enfance. On peut lire les philosophes : on reste superstitieux. Il pouvait extraire Rousseau (dont il réfuta un ouvrage), Mably, Raynal, etc. Il n’en resta pas moins un Corse, catholique et fataliste, l’image de sa mère, et eut toujours pour fonds du fonds, madame Lætitia.

Ce qui montre assez le bon sens qu’il portait dans tout cela, c’est qu’en faisant des extraits de l’Histoire de la Chine, et de l’Histoire de l’Église gallicane, il en fit un de l’Arioste.