Il n’était pas marié, mais fort sensible aux femmes, galant, à plus de cinquante ans. Il accueillait à merveille la belle société de la ville, dans ses jolis jardins, dont la création l’occupait fort. C’était une mode anglaise. Et plus tard, il fit à Paris un jardin qui est resté célèbre, et qui portait son nom (dans les Champs-Élysées). La perle de cette société était Lætitia, madame Bonaparte. Marbeuf était devenu l’ami, le protecteur de son mari. En cela il s’était souvenu de M. de Maillebois, le premier conquérant de l’île. Maillebois avait dû aux femmes une partie de son succès. Il s’était logé à Ajaccio, chez une dame dont la famille était à Sartène, et par elle il savait tout ce qui se passait dans les cantons les plus sauvages. Or il se trouvait justement que madame Bonaparte venait des Ramolino de Sartène. Marbeuf imita Maillebois, fut assidu chez elle. Il est certain que les femmes corses, sérieuses autant qu’ambitieuses et vindicatives, sont les vraies reines du pays. Celle-ci accepta volontiers un courtisan si mûr qui eût pu être le père de son mari.

Les choses allaient ainsi, lorsqu’un matin Marbeuf et tous apprennent la grande trahison : la Corse achetée par Versailles, la fourberie par laquelle jusqu’à ce jour Choiseul a tranquillisé Paoli.

Coup accablant. Et cependant les liens étaient si forts que nos soldats et les Corses s’avertissaient avant de s’attaquer. Les Corses, au lieu de tirer, souvent se contentaient d’incendier les makis.

Les Bonaparte, si bien avec Marbeuf, n’avaient nulle raison de s’enfuir. Au contraire, quand il eut, dit-on, une légère blessure, il se fit soigner dans leur maison.

Mais lorsqu’un moment Paoli eut le dessus sur les nôtres, et que les patriotes corses partaient pour aller le rejoindre, les Bonaparte ne voulurent pas rester seuls et se désigner aux vendette comme amis de la France. Ils partirent. Madame Bonaparte, outre son petit Joseph, qu’elle traînait, était enceinte depuis le mois d’octobre 68, et devait accoucher au milieu d’août 69 (de Napoléon). Que de cruelles alternatives ! En neuf mois, la fortune changea trois fois ! Ajoutez de romanesques accidents. Traversant à cheval un torrent, elle faillit se noyer. De là sans doute l’agitation convulsive de l’enfant si différent de tous ses frères.

Beaucoup de gens en Corse, zélés bonapartistes, veulent le faire Français et fils de M. de Marbeuf. Mais rien en lui, ni le caractère, ni la figure n’autorise à le croire. Il fut tout de sa mère, qui l’éleva et semble avoir en lui incarné tous ses songes.

Il naquit dans des circonstances cruelles, et violemment contradictoires, dans les orages de sa mère. M. de Marbeuf, cet hôte et cet ami, était obligé de poursuivre et de fusiller les amis de son père, les meilleurs patriotes. Et il était difficile aux Bonaparte de rompre avec Marbeuf ; car lui-même était malheureux, une des victimes de Versailles. A soixante ans, après tant de services, on lui refusait la place de gouverneur de l’île, et on le laissait simple commandant militaire. Mais comme commandant, le ministre le trouvait peut-être trop débonnaire et trop lié avec les Corses. Il allait souvent à Versailles, n’y trouvait que refus. Il était mieux à Ajaccio, où il avait des consolations dans la maison Bonaparte. Il traîna ainsi sa vieillesse sans récompense, ni fortune, jusqu’à ce que le roi lui constituât en Corse un marquisat.

Son chagrin, en attendant, était probablement de voir ses amis pauvres. Il parvint à la longue à obtenir une pension pour Charles Bonaparte, comme partisan de la France, pension réversible à l’enfant né à point, comme pour sceller l’union de la Corse au royaume. Napoléon avait encore cette pension en 1791 (Libri). Comment madame Lætitia, si fière, reçut-elle ce don du roi, qui faisait mourir leurs amis ? Cet argent ignominieux lui fit sans doute horreur comme maculé de leur sang. Plus tard, elle devint avare[32] ; mais alors, jeune et fière, elle en dut haïr son mari ! De là peut-être l’expression de sauvage dédain que montrent ses portraits.

[32] Avare, jusqu’à compter les morceaux de sucre ; elle ne prenait des livres que dans les cabinets de lecture et fort sales. Si l’on se permettait quelque observation, elle répondait : « Mon fils a une bonne place ; mais cela peut ne pas toujours durer. » Conté à mon père par une dame de la cour. A. M.

Marbeuf, qui, plus tard, dans son extrême vieillesse, fut le constant protecteur de l’enfant, alors vers soixante ans, restait-il étranger à son éducation ? Je ne puis le croire. C’était le seul moyen qu’il eût d’apaiser quelque peu la mère. Elle avait mille rêves sur cet enfant, rêves bizarres et romanesques. Elle avait voulu accoucher sur une tapisserie de l’Iliade. On donna à ce futur Achille une éducation singulière pour le fils d’un procureur. Pour jouet on lui fit présent d’un petit canon. Avec les enfants de la ville, il donnait des batailles à ceux de la campagne. Mais sans se servir du canon. Marbeuf y avait l’œil sans doute. En même temps, par l’habitude qu’il garda assez tard, on peut croire que sa mère le rendait assidu aux exercices religieux.