Les sobriquets sont communs en Italie, et remplacent les noms de famille. Ce qui augmentait souvent la confusion, c’est que, si on avait épousé une fille d’une famille riche, illustre, on donnait souvent à l’enfant le nom de sa mère, dans l’espoir qu’un jour il pourrait hériter de quelque parent maternel.
A ces confusions ajoutez celles que permettaient l’orthographe et l’écriture italienne d’alors. L’auteur anonyme de la généalogie de San Miniato avoue qu’au XIIIe, XIVe siècle, on confond un inconnu Jérôme Bonaparte, avec un homme qui marqua fort, Giovani Bonapace, qui, vers 1300, fut garant de la paix entre les guelfes et les gibelins.
On voit que, dans cette écriture parte et pace s’échangeait l’un pour l’autre. On disait indifféremment bona pace et bona parte.
Ces confusions diminuèrent au XVIe siècle, lorsque le chaos des condottieri passa, et que le monde se fixa. Bonaparte, nom alors plus rare, devient le nom propre de quelques familles obscures.
Mais cette obscurité n’embarrasse pas les généalogistes. Leurs Bonapartes étaient modestes, disent-ils, s’éloignaient de la guerre, et préféraient les professions de scribes (prêtres, notaires, petits juges ou podestats). Professions où l’on peut s’enrichir, ayant la connaissance des affaires, des familles et des fortunes. Ils allèrent à Gênes, et en Corse, où ils n’occupèrent que des charges fort secondaires. Mais dans cette île sauvage, personne ne pouvait les contredire, s’ils disaient qu’ils étaient parents de tant d’autres Bonapartes, plus distingués, de l’Italie (de Sarzana, Trévise ou Florence).
Le père de Napoléon, venu de Corse pour étudier le droit à l’université de Pise, odorait ces Bonapartes pour s’en faire honneur (ou profit ?). Il apprit qu’à San Miniato, près de Florence, il y en avait un, assez riche, un vieux chanoine, crédule, et fort pieux.
Ce bonhomme avait la marotte de se croire petit neveu d’un saint. Et il l’était réellement d’un capucin, mort en 1600. Mais il s’efforçait de confondre ce capucin avec un saint du moyen âge, un moine célèbre de Bologne (mort en 1300). Le jeune Corse n’avait point de papiers (ils avaient tous péri dans les incendies de l’île). Mais, avec une mémoire heureuse, il pouvait les refaire. Et il trouva, en effet, que sa famille apparentée à une foule de Bonapartes, du moyen âge, l’était aussi du saint Bolonais, et que par conséquent il était cousin du vieux chanoine. Celui-ci fut ravi de ces nouvelles preuves qui lui venaient à l’appui de son système.
Il goûta si bien le bon jeune homme qui les lui apportait, qu’il le fit reconnaître comme parent à un avocat de sa ville, qui s’appelait aussi Buona Parte, et qui n’avait pas d’héritier. Le chanoine vécut longtemps, et ne donna rien aux Bonaparte que des certificats qui les firent nobles et originaires de Florence.
Charles Bonaparte végéta toute sa vie. Fils, petit-fils de notaires et petits employés de Gênes, très variables de partis, il avait une belle maison et du goût pour le faste. Nulle fortune. Il écrivait volontiers, comme font tant d’avocats sans cause en Italie. Tous les Bonaparte ont été d’infatigables scribes. Ce qui probablement l’aidait à vivre, c’est qu’il avait des oncles, assez bien dotés dans l’Église. Tout cela éblouit la belle des belles ; Lætitia Ramolino, originaire de la pauvre ville de Sartène, fut sans doute charmée de s’établir dans la grande ville d’Ajaccio, qui avait alors déjà 4000 âmes. Elle était ambitieuse. Sa mère, très belle aussi, avait eu l’adresse de se faire épouser en secondes noces par un Suisse, Fesch, banquier de Bâle, le frère du cardinal, de sorte que, des deux côtés, le jeune ménage avait des oncles prêtres, était apparenté, patronné dans l’Église.
Ajaccio était le Versailles de la Corse. Il y avait là une espèce de cour, celle du commandant français, fort aimable, M. de Marbeuf. M. de Choiseul, voulant amadouer les Corses, les éloigner de Paoli, avait nommé commandant cet homme agréable, ce gentilhomme qui, comme franc Breton, inspirait confiance. Il était fort poli, et d’une politesse affectueuse, nous dit Boswell, qu’il reçut à merveille et qu’il soigna malade. Il était philanthrope, et comme tel, s’occupait de la nourriture des pauvres. On commençait à propager la pomme de terre, alors fort à la mode, ainsi que les livres de Rousseau, qui parurent tous à ce moment. Il arriva à M. de Marbeuf ce que plusieurs de nos officiers français avaient éprouvé ; c’est qu’oubliant son rôle, il fut pris à son propre piège, devint Corse lui-même, amoureux du peuple et de l’île.