Le père bénit l’enfant. Dans les vicissitudes de sa vie orageuse, il le tenait à Naples et la faisait étudier. Dans cette grande Grèce d’autrefois, il y avait alors une jeunesse admirable, éprise de la France, de lumière et de liberté. Plusieurs vécurent assez pour être des martyrs de 99. Mais ce qui soutenait encore plus cet enfant, ce qui le maintint haut, c’étaient sans doute les lettres de son père, les sanglantes nouvelles qu’il recevait de la Corse, tant de malheurs que le futur libérateur apprenait, voyait presque du rivage italien. A l’âge de trente ans, il fut appelé par son frère, élu, proclamé le premier magistrat de l’île (1755). Mais comment ces Barbares verraient-ils cet homme de paix ? Ce qui montre combien ce peuple valait mieux que ses actes même, c’est qu’il sentit ce doux génie. Et il n’y eut pas besoin pour cela de l’appareil des machines religieuses. Paoli, ému d’un si grand rôle, Paoli eut parfois des songes et rêva l’avenir. Mais jamais il ne parla à ses croyants d’autre langage que celui de la raison. Il était plein de bon sens, et ne proposait rien que des choses possibles. Il n’essaya pas de supprimer la vendetta, mais l’adoucit, la limita. Sa conduite avec le clergé fut un miracle d’habileté, et les Corses eurent la sagesse de lui obéir en tout. Il se servit de Rome pour chasser les évêques (Génois de cœur). Puis se brouilla avec Rome en voulant soumettre à la loi les justices ecclésiastiques. Le peuple le soutint contre l’excommunication même.

C’est vers ce temps que Rousseau eut connaissance de Paoli, et dit (au Contrat social) : « Il est encore en Europe un peuple capable de législation, l’île de Corse. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe. »

Prophétie qui saisit les imaginations, les cœurs. Mais, peu après, Louis XV l’acheta des Génois, trahit un peuple confiant qui l’avait cru son protecteur et espérait en lui.

Paoli osa résister ; il eut quelque succès, mais ne fut pas aidé, comme il le croyait, des Anglais. Le singulier, c’est que l’armée française, ses officiers étaient eux-mêmes pour la Corse. Marbeuf, Dumouriez, Mirabeau, l’aimaient, admiraient Paoli ; Dumouriez fit un plan pour délivrer l’île.

Cependant Paoli, réfugié à Londres, semblait déchu de son grand rôle de rédempteur. Qui oserait le prendre ? La prophétie restait et devait s’accomplir.

Les Bonaparte semblent l’avoir placée sur l’avenir d’un enfant conçu et né justement à l’époque où la Corse parut pour toujours soumise à la France[31].

[31] De tous les livres que j’ai lus sur la Corse, le plus curieux certainement est celui de l’Écossais Boswell. Il déclare que la vue de ce peuple et de son héros Paoli produisit en lui une révolution morale, lui donna une plus haute idée de la nature humaine et lui inspira les plus nobles résolutions. Cet Écossais que les highlands rendaient d’avance sympathique à ces montagnards insulaires, prit la résolution d’aller voir Rousseau et la Corse. Fut-il appuyé dans ce voyage par le ministère anglais, qui eut toujours quelque vue sur cette île ? Cela se peut. Mais qui lira son livre intéressant, ne doutera pas qu’il n’ait porté dans ce voyage une spontanéité sincère et très vive. Il fut saisi et subjugué par Paoli, le héros de la Corse. Il en parle avec vénération, avec amour, si naïvement et si bien, qu’il fait passer son impression dans l’âme du lecteur. Non, on n’invente pas ainsi. C’est une harmonie si conséquente et si naturelle, que ce portrait doit ressembler. Washington, tout au plus, put donner l’idée d’un tel équilibre. Boswell vit un homme grand, bien fait, dont tous les mouvements étaient nobles, d’une physionomie douce et ouverte, grand observateur, mais poli et réservé. Dans sa simplicité on sentait le héros, et on le croyait volontiers, quand il disait : « Je n’ai jamais eu un moment de défiance, de découragement. » Et encore : « J’ai toujours ferme devant les yeux une grande pensée. » Cette élévation, cette douceur inaltérable au milieu de tant de passions, d’une si grande barbarie, sur la terre de l’assassinat, était un vrai miracle. L’Écossais fut terrassé d’admiration. Toute passion humaine (même l’amour individuel) semblait être retirée de cette grande âme devant l’amour du bien public. Il disait : « J’ai trouvé la petite morte, comme l’enfant de l’histoire du prophète Élie, et je me suis étendu dessus pour la ranimer. » Sa douceur magnanime était incroyable, jusqu’à parler équitablement des tyrans même de la Corse, de la gloire des anciens Génois.

CHAPITRE II
LES BONAPARTE. — LEUR POSITION DOUBLE. — L’ENFANT DE LA PROPHÉTIE.

La passion italienne, en tous les temps, c’est l’inconnu du sort, la loterie, les chances de la Bonne Aventure (Bonus Eventus). Tout l’Olympe roman peut se réduire à cette divinité, qui eut des milliers de temples : Sors, Fors, Fortuna. Il en fut de même au moyen âge, lorsque la ruine du parti impérial ou gibelin remit tout au hasard, et qu’enfin pour deux siècles dominèrent partout les soldats de louage, ces bandes de condottieri où l’on pouvait s’engager pour un mois seulement, et qui pourtant parvinrent à d’étranges fortunes, plus que royales, comme celles des Sforza. Ces noms de sforza, braccio, forte braccio, caractérisent l’époque. Mais les variétés du sort firent souvent préférer le nom même de la réussite et du sort triomphant (Bonus Eventus), du gros lot, de la Bonne Part, Buona Parte.

Ce nom du joueur heureux, de l’enfant gâté de la fortune, est souvent donné d’avance à celui qui naît, comme augure d’avenir, bonne chance qui l’accompagnera dans la vie. La mère qui le lui donne y ajoute souvent des sobriquets flatteurs : bonaparte, de bon sembiante, d’heureuse figure. Ou de grand espoir, Boni sperio ; ou de bon partage, Boni spartio. Ce sera le favori de la fortune. Qu’il le mérite ou non, il aura le gros lot.