Au contraire, madame Lætitia, dans ses portraits italiens, comme celui que j’ai sous les yeux, est une beauté grandiose. Elle est d’un tragique mystérieux, indéfinissable. On n’en peut détacher ses yeux. La bouche est dédaigneuse, haineuse, toute pleine du miel amer que l’on ne trouve qu’en Corse. Les yeux noirs et fixes, tout grands ouverts, n’en sont pas moins énigmatiques. S’ils regardent, c’est en dedans, leur rêve ou leur passion. Cela lui donne l’air bizarre d’une diseuse de bonne aventure, ou d’une sibylle mauresque, descendue des Carthaginois ou Sarrasins, dont les tombes se trouvent près d’Ajaccio, et dont la postérité existe dans le Niolo. Elle a l’air sombre d’une prophétesse de malheurs, ou de ces voceratrices qui suivent les enterrements, non pas avec des pleurs, mais plutôt avec des accès de vengeance.
La vendetta est la religion du pays, sa grande pensée. C’est chose originale, unique, qu’il existe un peuple qui ait mis là son âme, qui n’ait d’autre poésie que la mort. Dans les recueils de Fée et de Tomaseo, on peut voir ces chants de pleureuses, moins lugubres que menaçants, et qui, le plus souvent dénoncent la vengeance, vengeance implacable, éternelle. Les femmes sont les gardiennes fidèles de cette pensée qu’on cultive comme un trésor de famille. Elles serrent les vêtements sanglants de l’assassiné. Souvent l’homme s’en va, fuit au désert, couche sous une pierre, pour saisir l’occasion. L’attrait de cette chasse à l’homme, d’une vie de surprises et d’embûches, est tel que la Corse ne peut s’en guérir. (V. Mérimée, Fée, 1845, etc.)
Du reste, si les Corses sont insociables, la faute en est surtout à la nature, aux gorges profondes qui divisent leurs montagnes neigeuses sans communication pendant une partie de l’année. Élevez-vous au centre, au Monte-Rotundo, vous voyez un théâtre immense où les autres montagnes forment autour des chaînes circulaires, unies entre elles par des branches transversales qui constituent un réseau continu (v. Miot, Fée, etc.). Les cours d’eau sont ailleurs des communications, et ici des obstacles, roulant, en été même, par la fonte des neiges, de sauvages torrents. Ce n’est pas l’eau qui manque, mais la terre, qu’ils ont souvent emportée. Beaucoup de montagnes sont absolument chauves. Ajoutez à cela des vents terribles, qui, comme sur le Rhône, troublent souvent l’esprit.
Le Corse cultive peu. Retiré aux hauteurs sous ses châtaigniers, il vit solitaire, et, s’il pouvait, vivrait caché. La campagne, le jour, semble déserte. Le soir, les hauteurs s’illuminent, et l’on voit les villages peu accessibles qui surplombent. Vie furtive d’oiseaux de nuit. Des incendies fortuits mettent le feu à leurs bois résineux. Ainsi alternent les ravages de la flamme et des torrents sur cette terre souvent dévastée.
Le Corse est un être nocturne. Les voyageurs sont souvent frappés, comme M. Fée et autres, de voir leurs guides s’éveiller, se lever à minuit.
Toute l’histoire du pays est une nuit entremêlée d’éclairs, d’assassinats et de faits héroïques. Les peuples mercantiles, Carthaginois, Génois, qui l’ont cruellement torturé, arrachant ses vignes, ses oliviers, lui défendant le commerce, l’ont maintenu à un état qui fait et horreur et admiration. Cette barbarie, loin de diminuer, augmenta dans les temps modernes, lorsque la grande Gênes n’eut plus son empire maritime d’Orient, fut refoulée sur elle-même et sur la nudité de ses montagnes chauves. Sa maigreur retomba sur la Corse plus maigre. Ce fut l’histoire d’Ugolin, l’infernal supplice où ce damné use ses dents sur un crâne. La Corse ne donnait rien, sauf un fruit atroce, la vengeance et l’assassinat. Les juges étiques et ruinés qu’on envoyait en Corse apprirent à exploiter ce fruit, vendant l’impunité, autorisant le crime.
Ainsi quand toute l’Europe s’adoucissait, la Corse, aigrie, reculait dans les âges et se faisait barbare. Ses maîtres, les Génois, habitués aux guerres turques, l’obligèrent par le désespoir d’égaler l’héroïsme des Klephtes, ou même, remontant plus haut, de nous représenter l’histoire terrible des juges d’Israël, des vengeurs du peuple de Dieu. Rien n’y ressemble plus que l’histoire de Sampieri et d’autres défenseurs de la liberté corse.
Une chose remarquable, c’est que la Corse, africaine comme Malte, n’appela jamais à son secours les Italiens, mais toujours la France (sous Charles VI, Henri II, Louis XV). La France eut sa garde corse, et souvent éleva certains Corses très haut, mais ne fit rien pour le peuple lui-même, qui toujours criait. Je ne connais en aucune langue rien de plus touchant que l’appel de ses magistrats républicains à l’égoïste Louis XV, et rien de plus sèchement prêtre, indifférent et froidement atroce que les réponses du cardinal Fleury.
Délaissés par nous, ils imaginèrent de se donner un sauveur français. Ils nommèrent roi un certain Théodore, par sa mère Liégeois, donc Français ; il avait été page de la duchesse d’Orléans. Il échoua, et, poursuivi, réfugié à Londres, il vendit aux Anglais sa couronne idéale.
Alors, ce peuple infortuné, remontant toujours aux âges lointains, eut l’idée religieuse, mythologique, d’avoir, de son sein, un messie. De ses deux magistrats, le brave Giafferi, le doux et éloquent Hippolyte Paoli — le second avait deux enfants : l’aîné, vaillant, sauvage, illuminé. De bonne heure, cet aîné dit à son père, à tous : « L’Élu sera mon frère Pascal. C’est un ange de Dieu ! »