Quant au temps, il en est de même. Eh bien, supposez qu’on nous dise le lendemain de la Terreur, et quand nous en sommes encore abasourdis : « Savez-vous ? le temps est mort ! il a péri ! »
En voulez-vous une preuve ? Voyez comme maintenant les événements, étant affranchis de cette loi, vont et se précipitent ! le train des choses humaines a pris les allures de la foudre… Et comment s’appelle cette foudre ? La réponse ne sera pas longue. Il n’y a plus qu’un mot dans la langue, qui suffit à tout : Bonaparte.
Il a remplacé toute idée, toute science même. Si Lagrange parle de mathématiques, ou Geoffroy Saint-Hilaire d’histoire naturelle, on ne lui répond qu’un mot : Bonaparte.
De même après l’ère chrétienne, quand des philosophes grecs ou les juristes romains osaient encore ouvrir la bouche, on haussait les épaules, l’on répondait : Jésus !
Le grand peintre de l’époque (Gros), l’un de ceux qui peignirent les miracles de cette nouvelle église (de la mort et des batailles), a fort bien compris ces analogies, quand il a peint son nouveau Christ qui guérit la peste, rien qu’en la touchant.
Mais, s’il est curieux de voir la chute d’intelligence où tomba le monde, il ne l’est pas moins d’observer comment le grand thaumaturge, l’habile prestidigitateur qui fit ces miracles d’illusion et d’aveuglement, fut préparé à son étonnante carrière. — Adieu science, idées, nation, adieu Patrie !… tout cela est ajourné. Je vais m’occuper… d’un homme.
TROISIÈME PARTIE
ORIGINE ET COMMENCEMENT DE BONAPARTE
CHAPITRE PREMIER
MADAME LÆTITIA. — LA CORSE. — PAOLI.
Je ne connais que deux portraits fidèles de Napoléon. L’un est le petit buste d’Houdon (1800), sauvage, obscur et ténébreux, qui semble une sinistre énigme. L’autre est un tableau qui le représente en pied dans son cabinet (1810 ?). C’est une œuvre de David qui, dit-on, y mit deux ans, et s’y montra consciencieux, courageux, sans souci de plaire, ne songeant qu’à la vérité. Tellement que le graveur (Grignon) n’a pas osé le suivre en certains détails, où la vérité contrariait la tradition. David l’a fait comme il fut toujours, sans cils, ni sourcils ; peu de cheveux, d’un châtain douteux qui, dans sa jeunesse, paraissaient noirs, à force de pommade. Les yeux gris, comme une vitre de verre où l’on ne voit rien. Enfin une impersonnalité complète, obscure, et qui semble fantasmagorique.
Il est gras, et cependant on distingue le trait qu’il eut en naissant, et qu’il tenait de sa mère, les pommettes des joues très saillantes, comme ont les Corses et les Sardes. Il dit lui-même qu’en tout il lui ressemblait, et tenait tout d’elle. Dans sa jeunesse, il en était l’image amoindrie, rétrécie. Si l’on met celle de sa mère à côté, il en semble une contrefaçon desséchée, comme si la maladie héréditaire de la famille, le cancer de l’estomac, l’eût déjà rongé en dedans.