Il était assez bien à cheval, mal à pied, ayant l’échine longue, les cuisses courtes.
Le voilà tel que le vit le public curieux de Paris après le 13 vendémiaire[30].
[30] Le portrait que madame de Rémusat nous donne de Bonaparte est de tous points identique à celui-ci. — A. M.
Mon père, d’abord employé à l’imprimerie des Sourds-et-Muets, était devenu imprimeur lui-même après Thermidor. Il commençait à publier des journaux, et il était bien placé pour écouter, apprécier l’opinion de Paris. Je tiens de lui tout ce que je viens de raconter. Il assista bientôt à l’étonnant crescendo d’un certain bruit qui était dans l’air, bruit très faible d’abord, mais tout à coup retentissant, éclatant, foudroyant, plus que le tonnerre. Phénomène singulier, qui renversa bien des esprits. Ce nom, ignoré tout à l’heure, se trouva dans toutes les bouches. Tout le monde alors le connaissait, chacun se disait ami du général de Paris. Les spéculateurs de l’époque, les Ouvrard, Séguin et autres qui, en 94, l’avaient aidé dans sa misère, ne voulurent pas se souvenir des petits écus que souvent il leur empruntait pour dîner, et pensèrent qu’avec un tel homme, qui se ménageait ainsi entre les partis (n’étant ni chair ni poisson), on avait chance de faire prochainement de grandes affaires.
L’histoire, ici, semble tombée dans un gouffre. Des grands sujets généraux, collectifs, des idées, des masses populaires, elle tombe à l’individu, à la pure biographie.
Sous Robespierre, sous la Montagne, la Gironde, la Convention, et en remontant, sous la Constituante, enfin sous le règne des philosophes, et en général au dix-huitième siècle, — l’idée primait tout, et si l’individu arrivait, c’était à l’occasion de l’idée. Il avait souvent grande place, mais à proportion de l’idée qu’il semblait représenter. C’est pour cela que Hegel, avec autant de profondeur que de vérité, appelle ce grand siècle le règne de l’idée ou de l’esprit (Geist Reich).
Ici, cette belle glace d’idée et d’abstraction, affaissée tout à coup, s’abaisse, comme dans un abîme immense de matérialité. L’esprit humain semble avoir désappris toute notion, toute théorie, toute langue. Un seul mot a remplacé tout dans les pauvres cervelles, un seul mot qu’on estropie, et qui n’est pas même français : Buonaparté.
Dans l’année qui va venir, 1796, ce mot tout à coup est tout et répond à tout. Un bouleversement singulier existe dans les esprits. Cela tient à plusieurs choses, à une surtout, qui seule suffirait à rendre fou.
Kant a très bien dit que certaines notions, l’espace et le temps, sont mêlées à toutes nos idées et en sont le substratum. Si la notion de l’espace nous échappait, par exemple, nous serions aliénés. Nous sommes obligés, pour tout être, tout acte et tout mouvement, de supposer que tout cela existe ou se passe en un lieu.