Voilà le 13 vendémiaire, petite bataille où il n’y eut que 200 morts, mais qui fut remarquable par l’inhabileté que montrèrent les deux partis. Barras fit un rapport emphatique à la Convention, où il faisait valoir les talents de son protégé.
Je dis son, non sans raison. Il fit sur-le-champ sa fortune, lui accordant ce que les plus illustres auraient ambitionné, demandant et obtenant pour lui ce titre : Général de Paris en second ; et bientôt il lui laissa la place entière.
Quel est donc cet étranger ? se demandait-on dans Paris. Quel nom singulier, bizarre, Buonaparté !
— Madame, dites Bonaparte. Car, sachez-le, la Corse fait maintenant partie de la France.
Voilà quelles étaient les conversations le lendemain de Vendémiaire. Personne ne parlait de l’intrépide Brune, qui avait eu un cheval tué sous lui ; personne du pauvre vieux général Berruyer, qui avait montré beaucoup de courage, et avait été blessé. Hoche était absent, et l’on ne savait pas que, depuis plusieurs jours, il avait offert de venir à Paris.
« Ce jeune Buonaparté est donc un bien grand jacobin ? — Au contraire. Il a été élevé avec une pension du roi, à Brienne et à l’école militaire. — Il faut donc qu’il soit gentilhomme. — Aussi, des jeunes gens comme il faut ne font pas difficulté de servir sous lui. Le petit Muiron, par exemple, le fils d’une famille émigrée, a résisté aux instances de ses camarades, est resté avec Bonaparte et ne s’est pas réuni à ceux de la Butte-des-Moulins. »
Remarquez ici la sagesse de Barras et des Comités. En choisissant celui-ci, un noble, Barras, qui est noble lui-même, a montré qu’il était hors des partis, et que cette fois on n’a pas de grandes vengeances à craindre. Les chefs de sections, même les contumaces, comme Castellane, rôdent partout dans Paris, se montrent partout, au théâtre même. Le gouvernement a peur de ce procès. Le malheur, c’est ce garde du corps endiablé, Lafond, qui veut être condamné à mort. Les juges ont beau faire ; ils seront obligés de lui faire ce plaisir, malgré la Convention.
« Mais qu’il est noir, ce Bonaparte ! » — C’est lui qui faisait si bien, chez madame Tallien, le petit sorcier. — Il est noir, mais quelles dents blanches !…
Mon père a connu une dame qui disait avoir été éprise (après Marengo) de cette noire et jaune figure uniquement à cause de ses dents.
Sous une négligence apparente, il avait extrêmement soin de ses dents et de ses cheveux. Ils les avait châtains ; mais, comme depuis que la poudre avait cessé, on s’inondait de pommade, ses cheveux, tellement lustrés, paraissaient noirs, et donnaient ainsi plus d’effet à son pâle visage, qui semblait fantasmagorique.