Dès lors la situation était toute simple. La Convention, aux Tuileries, avait à se défendre et par le Pont Royal, et par la petite rue Saint-Roch. On y mit deux batteries. Mais le canon, devant Saint-Roch, fut un moment abandonné de ses canonniers, et eût pu être fort aisément enlevé, comme on va voir.

Ni l’un, ni l’autre parti n’avait voulu commencer. Danican d’un côté, et de l’autre côté les Comités de l’Assemblée, disaient : « Ne tirez pas ! » Une lettre de Danican, apportée dans l’Assemblée, l’invitait fraternellement à désarmer, à renvoyer le bataillon des patriotes de 89. Boissy d’Anglas et d’autres y auraient consenti, et donnaient le triste conseil d’accorder une entrevue au général de la révolte. Par bonheur, une fusillade s’entendit. Puis le canon.

Qui fit tirer ? Bonaparte, disent les uns. Mais jamais, sans l’aveu des représentants, ce courtisan de la fortune n’aurait pris une telle initiative. D’autres disent que les Girondins, Louvet, Chénier, firent tirer, ce qui n’est pas plus vraisemblable. La version de Lacretelle semble la meilleure. Il dit que Dubois-Crancé, militaire, et violent patriote, perdit patience, vit que l’on mollissait, et, par les fenêtres du restaurateur Venna, fit tirer un coup de fusil.

Lacretelle rectifie aussi le récit de Bonaparte et des autres, qui prétendent que le combat de Saint-Roch et l’attaque par les quais furent simultanés, que la Convention fut menacée des deux côtés à la fois. Il établit que les deux attaques ne furent que successives.

Le canon de la rue du Dauphin tirait dans la rue Saint-Roch et la rue Saint-Honoré ; mais la plupart des sectionnaires s’étaient logés aux fenêtres et dans l’église, dont les boulets n’atteignaient que le coin. Dans l’intervalle des décharges (on tirait alors si lentement), ils sortaient du portail, descendaient sur les marches, tiraient, tuaient à leur aise. Cavaignac, Rouget de l’Isle, le vieux général Berruyer conduisaient les Conventionnels. Les deux derniers furent blessés. Trois fois le canon fut seul et abandonné, ce qui ne fait pas honneur à la prévoyance de Bonaparte. Mais il fut reconquis par les patriotes de 89. On voit que le jeune général n’avait pas pris la plus simple précaution militaire, celle de s’emparer des fenêtres d’où l’on dominait et le portail, et les rues Saint-Roch et Saint-Honoré.

Les canons repris tiraient avec plus de bruit que d’effet. Cependant ce bruit redoublé fit croire que le danger approchait. L’Assemblée voulut s’armer elle-même, et on lui apporta sept cents fusils, des cartouches. Spectacle bizarre et lamentable ! cette redoutable Convention, l’effroi de l’Europe, dont les armées passaient le Rhin, cette Assemblée, légitimée encore récemment par le vote de la France, et qui pouvait l’opposer à ces vingt-cinq mille bourgeois, elle sembla seule à cette heure. On eût cru qu’il ne lui restait qu’à dire, comme la Médée de Corneille :

Que me reste-t-il ? Moi.

Les sectionnaires, par trois fois, avaient pu sans danger traverser la rue, prendre les canons. Il ne le firent pas. Enfin on s’avisa contre eux de ce qu’on eût dû faire d’abord, de ce que les hommes les moins militaires eussent imaginé sans peine : on s’empara des fenêtres, et de là on put tirer sur les tirailleurs de Saint-Roch.

Avant que l’affaire de Saint-Roch ne finît, Lacretelle dit que plusieurs (lui entre autres) allèrent demander à la section ce qu’il fallait faire, et qu’alors on s’avisa d’employer les colonnes de sectionnaires qu’on laissait inactives au Pont-Neuf, aux Quatre-Nations, et de les mener, par le quai Voltaire, à l’attaque du Pont-Royal, où était une batterie de la Convention.

Marcher droit à cette batterie par ce quai tout ouvert, c’était chose hardie. Les sectionnaires ne refusèrent plus l’assistance des Chouans. Aux premiers rangs de ceux-ci on voyait Colbert de Maulévrier, qui essaya même de se mettre en avant pour fraterniser, c’est-à-dire désarmer les républicains. « Danican, dit Lacretelle, avec son état-major, s’était mis à couvert dans la rue de Beaune, qui aboutit au quai. Nous nous demandâmes, dit-il, si c’était là la méthode qu’il recommandait, celle des Bonchamp, des la Rochejacquelein, qui, ce semble, en telle aventure, ne se laissaient précéder de personne. Quand nous sommes à cinquante pas, le canon tonne… C’est bien là le moment de nous élancer… Mais où est le général ?… Nous tenons ferme (?) ; nous faisons deux décharges… Derrière nous, le quai est désert. L’avant-garde reste à peine ; notre armée a disparu. Nous faisons comme elle, et, sans être poursuivis, nous passons par la rue de Beaune. »