Dans la nuit du 12 au 13, c’est à la Convention une aigre et longue dispute avant de nommer Barras. A la section Lepelletier, c’est le refus qu’on fait des Chouans, c’est l’effort pour réveiller et armer Paris. Des tambours sont envoyés pour battre la générale. Grand émoi. On se rhabille. On ne se décide à rien. Les femmes retiennent leurs maris : « Tu n’iras pas. Le temps est affreux. Il pleut. »
Ainsi, au moment du combat, les deux partis se trouvaient faibles. La Convention n’avait que cinq mille hommes, mais la plupart vrais militaires, anciens soldats. Les deux sections aristocratiques pouvaient avoir vingt mille hommes, mais fort hétérogènes, et la plupart simples gardes nationaux, des jeunes gens, fort peu aguerris.
Ce parti employa la nuit mieux que la Convention. Il prit l’argent, s’empara de la Trésorerie, intercepta des envois d’armes et de subsistances. Il mit hors la loi les Comités gouvernants de l’Assemblée. Il poussa la prévoyance jusqu’à créer une commission militaire pour juger les prisonniers après la victoire. Comment n’essaya-t-il pas de s’emparer de l’artillerie, qui était au camp des Sablons ? On le devine. Les jeunes soldats de ce camp étaient d’ardents patriotes. La tentative qu’on eût faite près d’eux eût probablement mal réussi, et cet échec eût tout perdu.
Quel serait le général du parti de la Convention ? Hoche s’était offert, et la seule présence du vainqueur de Quiberon eût garanti la défaite des royalistes. Mais on avait peur de lui. On craignait que cette victoire ne le fît trop grand. Il y avait à Paris deux militaires moins éclatants, mais de grand mérite : l’intrépide Loison et Brune, l’ami de Danton.
On ne prit ni l’un ni l’autre. Du bureau topographique, qui était dans les entresols des Tuileries, surgit un homme inconnu. Hoche était, comme on l’a vu, la bête noire de ces bureaux. Carnot ne les dirigeait plus, mais y avait certainement la principale influence. Parmi ces officiers qu’il avait placés, le bureau topographique venait de s’enrichir d’un nouvel employé, le jeune corse Bonaparte. Barras, sous qui il dirigea l’artillerie au siège de Toulon en 93, l’avait fait nommer général de brigade. En 94, sous le corse Salicetti et sous Robespierre jeune, il avait fait une campagne à la guerre d’Italie. Puis, ayant refusé d’aller en Vendée, il fut destitué et resta à Paris dans une grande misère. Sous le prétexte d’une mission qu’il demandait pour la Turquie, il s’insinua au bureau topographique. C’était un homme très fin, mais outrecuidant sans mesure, au point qu’il écrit à son frère Joseph qu’il tient dans ce bureau la place de Carnot ! (Voy. Corresp., 20 août.)
Bonaparte dit dans ses Mémoires militaires qu’on lui donna par hasard cette grande mission de confiance de défendre la Convention ; qu’il était au théâtre Feydeau quand il apprit le danger, la perplexité de l’Assemblée. Mais, dans sa Correspondance (29 fruct. — 15 septembre), il avoue avec quelle dextérité il s’était désigné d’avance au choix de la Convention. Les insolents étourdis de la jeunesse dorée assiégeaient avec leurs gourdins la porte de l’Assemblée, hurlant telle ou telle injure, lorsque tel député entrait. Un jour, ils entourèrent Cambon, l’homme le plus respecté de la Convention. Il raconta la chose en y entrant, avec l’exagération colérique qui était dans son caractère. « Nous étions, dit-il, dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave général d’artillerie Buonaparte nous ouvrit le passage en se mettant à la tête de cinquante grenadiers » (de la garde de l’Assemblée).
Puissante recommandation, qui fit connaître à la Convention le nom de cet étranger. A cette époque soupçonneuse, son air mesquin, sa piètre et triste mine, le recommandaient aussi ; on était sûr que cette modeste figure avec son jargon italien n’abuserait pas de la victoire et resterait soumise à ses chefs. Les modérés des Comités gouvernants, qui suivaient volontiers Cambon, se rappelèrent ses éloges, et nommèrent Bonaparte général sous Barras.
Les sectionnaires, si divisés, avaient hésité deux jours sur le choix d’un général. Les modérés l’emportèrent et firent choisir un homme peu prononcé, fort suspect aux royalistes, qui, même un moment, le crurent traître. « Cet officier, Danican, était un très mauvais sujet (dit Hoche) qui avait fait du girondinisme et du royalisme à Rouen. Enfin, il avait servi en Vendée dans l’armée républicaine. Là, il avait vu les Vendéens à l’œuvre, appris d’eux-mêmes, disait-il, le secret de leurs victoires : « Quoi de plus simple ! Entre deux décharges vous courez aux canons, les prenez… Cela finit tout. »
En réalité, il comptait sur la mollesse de la Convention, sur la répugnance qu’elle aurait à livrer bataille.
Elle se tenait sur la défensive. Rien de moins agressif que le plan de ses défenseurs. On avait mis d’abord une batterie au Pont Neuf, dans la supposition que Fréron y amènerait l’armée du faubourg Saint-Antoine, qu’il était allé chercher, mais qui ne vint pas. Cette batterie, exposée de trois côtés, et prise un moment par Danican, fut lâchée par lui, dans la crainte, disait-il, d’humilier trop les soldats et d’empêcher de parlementer.