Le même jour, sans en tenir compte, la section Lepelletier accusa encore follement la Convention de traîner, d’affamer le peuple pour l’exaspérer. Maîtresse dans les sections qu’elle avait épurées (et rendues presque désertes), la section Lepelletier y fit passer que, le soir, on s’assemblerait au Théâtre-Français (Odéon).
Cette assemblée, fort peu nombreuse, montra bien que Paris n’avait pas répondu à son appel et n’était pas avec elle.
Ce même soir, la Convention vit, au contraire, un peuple nouveau affluer dans ses tribunes. Les patriotes qu’on disait de 89 (mais qui étaient réellement de toute nuance) vinrent se grouper autour d’elle. Pour unifier l’action, les Comités la remirent toute à cinq membres : Barras, Daunou, Colombel, Letourneur, Merlin de Douai. Sur la terrasse des Feuillants, on distribua des armes au bataillon des patriotes de 89. Remarquable revue de tous les âges de la Révolution, les vainqueurs de la Bastille avec les vainqueurs du 10 août, des officiers à la réforme (de Jemmapes et de Fleurus). « Ce moment où ils reçurent les fusils, dit Réal, ne sortira jamais de ma mémoire. J’ai toujours devant les yeux un vieillard qui, prenant le sien, le pressa contre ses lèvres. Et il pleurait, disant : « Je suis libre encore ! »
La section Lepelletier en poussa d’horribles cris, dit : « On va tout égorger, livrer Paris au pillage. » L’Assemblée pourtant, avant tout, avait fait jurer aux patriotes de 89 le respect des personnes et des propriétés. Elle ne répondait à l’insurrection, à l’appel aux armes que par une proclamation paternelle (4 octobre, 12 vendémiaire).
Des deux côtés, il y avait une indécision remarquable[29]. Les Cinq, dès le matin du 12, avaient ordonné d’arrêter le président et secrétaire de la section Lepelletier. Mais personne n’exécuta l’ordre. Personne ne voulait se compromettre pour une Assemblée contre un parti qui peut-être se trouverait maître demain. Le général qui reçut l’ordre allégua qu’il avait la fièvre et se mit au lit. Menou, qu’on nomma ensuite eut une conduite déplorable, timide devant la révolte, insolent pour la Convention.
[29] Bonaparte confirme cette indécision : J’étais au spectacle. C’était le 12 vendémiaire. J’entendis dire qu’on attendait du train pour le lendemain, que l’assemblée était en permanence. J’y courus, je ne vis que du trouble et de l’hésitation. — (Mémoires de madame de Rémusat, t. I, p. 269.) Bonaparte est moins exact lorsqu’il ajoute que, nommé général, il balaya en un instant la conspiration ; on peut voir par le récit de cette journée que l’action fut beaucoup moins prompte, qu’il y eut là encore, des deux côtés, de l’indécision, des lenteurs, de l’imprévoyance. A. M.
Parti à huit heures du soir des Tuileries, il n’arrive qu’à dix heures à la section Lepelletier (place actuelle de la Bourse). Avançant sur trois colonnes, il pouvait sans difficulté envelopper les sept ou huit cents hommes qu’avait la section. Il se met à parlementer. Un petit garçon de vingt ans, Delalot (de la section) avance et pérore à merveille. Les grenadiers de Menou sont indignés. Il les fait taire, les menace de leur passer son épée au travers du corps, « s’ils insultent ces messieurs. »
Il est convenu que des deux côtés on va se retirer. Menou, en effet, se retire. La section rit du traité. Elle reste maîtresse du terrain. Et l’on pourra dire dans Paris : « La section a résisté, la Convention a reculé. »
Menou fit alors une chose pour laquelle il eût pu être fusillé. Il se fit le parlementaire de l’ennemi. Il crut intimider les Cinq (Barras, Colombel, Daunou, Letourneur, Merlin) en leur disant arrogamment : « Je ne veux pas sous moi des bandits de 89. » On lui répondit : « Ils ne seront pas sous vous, mais sous un général républicain. » La question était d’obtenir ce choix de la Convention. Qui croirait qu’il fallut cinq heures de disputes, de onze heures du soir à quatre heures et demie du matin, pour en venir là ? Ce ne fut qu’à la longue que Chénier, Poultier, Bentabole firent nommer Barras commandant de la force armée.
Qui commanderait la section Lepelletier ? se déclarerait-elle royaliste en acceptant les offres des chefs vendéens ? C’était pour cette section l’heure de la suprême tentation. Elle n’était nullement ennemie des royalistes, en général ; quelqu’un, le 10 ou le 11, y avait proposé d’appeler au commandement un officier de l’ancien régime, qui refusa. Le 12, la section, exaspérée, semblait bien près d’écarter tout scrupule, d’accepter les Vendéens. Il y avait justement ici Colbert de Maulévrier, d’autant plus haut dans le parti, que Stofflet, le fameux chef, avait été son garde-chasse. Il y avait, disait-on, quarante chefs chouans à Paris. Ces hommes, de valeur éprouvée, c’était, selon toute apparence, la victoire pour le lendemain. Seulement, la majorité immense des sections (même les plus aristocratiques) eût eu horreur de l’habit vert, autant que du drapeau blanc. Après les crimes de l’Ouest et du Midi, ces couleurs odieuses semblaient celles de l’assassinat. Les modérés auraient certainement désarmé. Les violents se seraient trouvés dans une étrange solitude. Eux-mêmes calculèrent sans nul doute qu’il ne fallait pas sortir de la favorable équivoque qui leur permettait d’avancer en dessous, avec ce mensonge hardi : Il n’y a pas de royalistes.