Un membre avait fort sagement proposé de ne donner le droit de voter qu’à ceux qui savaient lire et écrire. C’était écarter des élections les Chouans, les Vendéens, les tourbes aveugles qu’à ce moment les factions poussaient, dans tout le Midi, au désordre, à la guerre civile.

Dans presque toute la France, le patronage des gros propriétaires subsistait, et si le suffrage universel ouvrait ses urnes à leurs gens (comme dans la Constitution de 93), on allait voir, aux grandes fermes, par exemple, de la Manche, de la basse Normandie, etc., des centaines de valets, garçons de charrue ou meneurs de bêtes, aller au scrutin sous mon maître (comme ils disent), et voter comme un seul homme. C’est le dégoûtant spectacle qu’on a vu en mai 1870.

Que faire, pour éliminer ces troupeaux, ces masses moutonnières ? On exigeait du citoyen qui voterait aux assemblées primaires qu’il payât une bien faible contribution. On exigeait de l’électeur qu’il fût propriétaire ou LOCATAIRE.

Par ce dernier mot, locataire, on était sûr d’avoir pour électeurs tous les ouvriers des villes, population bien plus révolutionnaire que les paysans.

La propriété ou la location devait avoir la valeur de cent journées de travail dans les petites localités, de deux cents dans les grandes villes. Dans celles-ci, certainement, il n’est point de locataire qui ne pût être électeur pour un si petit loyer.

En pratique, tout ouvrier, tout paysan quelque peu indépendant, pouvait devenir électeur. La Constitution de l’an III appelait aux urnes le peuple, ne repoussait guère que la masse des classes les plus dépendantes, les plus dociles à l’aristocratie.

CHAPITRE XII
VENDÉMIAIRE. — BONAPARTE[28].

[28] Sur les origines de Bonaparte, sur son enfance, sa jeunesse, les irrégularités de sa conduite, les bizarreries de son caractère, il faut consulter l’ouvrage — désormais indispensable — du lieutenant colonel Th. Jung, Bonaparte et son temps (Deux volumes, 1880, chez Charpentier). Ce livre très-modéré — décisif par sa modération même — prouve à quel point le génie instinctif de M. Michelet avait rencontré juste, à quelle profondeur il avait atteint la vérité. — A. M.

Grand coup ! Se voyant réduits à une telle minorité, les royalistes soutinrent des choses contraires. Les uns dirent que le chiffre était faux, et la majorité fausse. D’autres dirent qu’il n’importait qu’elle fût vraie, que la majorité ne devait pas faire la loi ; qu’il n’y avait de loi « que la conscience. »

Les députations insultantes qu’on faisait à l’Assemblée la trouvaient d’une douceur, d’une patience qui encourageait l’outrage. On alla jusqu’à lui dire de se décimer, de se mutiler, d’arrêter tel nombre de ses Comités. On proposait d’arrêter la Convention tout entière. A tant de paroles emportées elle répondait par des actes. Elle réfuta le reproche qu’on lui faisait de vouloir s’éterniser en avançant de dix jours l’ouverture du prochain Corps législatif.