Ce principe que l’Europe était forcée de reconnaître, il était attesté en France par les ennemis mêmes de la Convention. Dans Paris, les royalistes, aussi bien que les girondins et les constitutionnels, ne parlaient que de République, ils n’attestaient que le Peuple, le Souverain, comme on disait ; ils ne citaient que le Contrat social. Et ceux qui prétendaient (contre la Convention) que, devant le peuple assemblé pour les élections, toute autorité doit cesser, les apôtres de ce dogme révolutionnaire, c’étaient des hommes connus pour leurs précédents royalistes, le garde du corps Lafond, le jeune imprimeur Lenormand, le violent rédacteur de l’Accusateur public, le pâle Richer de Sérizy. Quand cet homme blême, aux yeux caves, qu’on eût dit le juge des morts, présidait la section mondaine du boulevard Italien, on devinait trop ce qui se cachait sous ces vains appels à la liberté.
Tout en parlant si haut, et toujours, du Souverain, ils crurent devoir l’épurer. Armés de courts bâtons noueux, ils coururent les sections pour en chasser violemment leurs nombreux contradicteurs.
Des royalistes de Chartres et de Dreux étant venus tâter Paris, on les promena, on fraternisa avec divers quartiers, spécialement celui des Halles, où il y avait toujours eu un fonds royaliste. On les encouragea si bien que ceux-ci, revenus chez eux, prêchèrent, répandirent dans le peuple que la cherté, la disette, venaient de la Convention ; qu’un représentant, Letellier, qu’on y envoya, était un accapareur. Une horrible émeute de femmes se fit ; on força Letellier de taxer le pain, de le mettre à bas prix. Il le fait (le sang eût coulé), mais il dit : « Il n’y aura de sang répandu que le mien. » Et il se brûla la cervelle.
Dans maints autres lieux voisins, il y eut de graves désordres. On coupa les arbres de la Liberté. On cria « Vive le Roi ! » On traîna la statue de la Liberté dans la boue. Des patriotes furent assassinés en plein jour. Bourdon, de l’Oise, fut envoyé avec des forces pour étouffer le mouvement. A Nonancourt, où il trouva les royalistes en défense, le soldat frappa vivement et la répression fut sanglante.
Ainsi les deux sections (Lepelletier, Butte-des-Moulins) se trouvèrent comme convaincues d’être amies des royalistes, et fort compromises devant le peuple de Paris, qu’elles auraient voulu entraîner. Ayant, au Palais-Royal, tiré sur des grenadiers de la Convention, elles allèrent criant aux faubourgs qu’on avait tiré sur elles. Mais le faubourg Saint-Antoine en rit, et dit : « Si l’on a tiré, sans doute, c’est sur les royalistes, et nous allons en faire autant. »
Le parti de la révolte, ne pouvant entraîner les faubourgs, projetait de former dans les quarante-huit sections (dominées ou épurées) un comité central qui figurerait Paris. Ainsi ils auraient posé Assemblée contre Assemblée, une Convention au petit pied. Ils comptaient sur la mollesse, l’indécision de la majorité. Les 73 se taisaient, et les laissaient avancer. Mais il y avait de fermes et honnêtes girondins, comme Daunou, comme Louvet, qui se rattachèrent aux Thermidoriens, aux restes de la Montagne, et qui mirent la masse indécise en demeure de marcher droit, lui posèrent le oui et le non, l’obligèrent de s’éveiller ou de se déshonorer. Daunou parla avec vigueur contre le prétendu Comité central, accusa et fit condamner « cet acte d’anarchie. » Louvet allait jusqu’à proposer de refaire les Jacobins, de les armer, voulant sauver la République à tout prix, même en relevant ceux qui l’avaient proscrit lui-même.
Enfin, la voix de la France vint au secours de l’Assemblée. En réalité, quel que fût le sentiment de Paris, la Convention avait une haute légitimité dans l’appui d’un très grand peuple des départements. Sa Constitution de l’an III eut pour elle près d’un million d’hommes (900,000 votants) et n’eut contre elle que 40,000. Le décret qui la perpétuait en partie fut accepté de 167,000 voix, repoussé de 95,002 (1er vend. — 23 septembre).
La liberté, l’égalité républicaines étaient-elles assez respectées dans la Constitution que l’Assemblée laissait à la France en se retirant ? C’est ce que l’on peut discuter.
La commission qui la fit comptait dans son sein d’honnêtes et solides républicains, Daunou, Louvet, la Réveillère-Lépeaux, mais plusieurs hommes douteux, plusieurs notoirement rétrogrades. Cependant, cette Constitution est, au total, bien supérieure à toutes celles qui ont suivi.
La Constitution de 93 avait donné une Déclaration des droits. Celle de 95 donna aussi une Déclaration des devoirs. Elle écartait ainsi l’idée absurde, trop souvent reproduite, que le Souverain, le peuple, est au-dessus de tout, sans responsabilité, a des droits, point de devoirs.